Carnets de brouillons

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mercredi 12 mars 2014

Petit dialogue de l'absurde

Qu'est ce que tu as à dire ?

Rien

Rien ? Pourtant, tu es là.

Oui.

Pourquoi ?

Pour être entendu.

Mais si tu ne dis rien ?

Le silence c'est déjà de la musique, non ?

Que dit-il ton silence ?

Je ne sais pas

Et tu voudrais que nous le sachions ?

Non.

Je ne comprend pas.

Je sais.

Pourquoi es tu là ?

Je te l'ai déjà dit, pour être entendu.

Qu'y a t-il à entendre ?

Tout.

Tout ? Et tu n'as rien à dire ?

Comment dire tout ?

Alors tu ne dis rien.

C'est ça, peut être.

Tout, c'est trop pour être entendu, non ?

Oui.

Et rien, ce n'est pas assez.

Ce n'est pas assez.

Alors ?

Alors écoutes.

Quoi ?

Nous avons beaucoup parlé.

Il ne m'en reste rien.

Ah ?

Nous n'avons rien dit.

Ah.

Rien d'essentiel.

Ahh

Rien d'important

ha, ha.

Tu ris ?

Oui.

Pourquoi ?

Parce que moi, je t'entend.

Oui, mais moi je parle.

Pour dire quoi ?

...

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dimanche 5 mai 2013

Interrogatoire

Comment vas tu ?

Je vais fragile

Comment te sens tu ?

Bien

Comment te sens tu ?

Mal

D'une seconde à l'autre ?

Oui parfois.

Qu'attends tu ?

Rien ... Je ne sais pas.

Qu'espère tu ?

Le calme

Pas plus ?

Non pas plus... C'est beaucoup déjà, le calme ... non ?

C'est moi qui pose les questions

Ah pardon.

Que veux tu ?

Vivre

Pourquoi faire ?

Pour le plaisir

Es tu heureuse ?

ça m'arrive

Es tu malheureuse ?

ça m'arrive

De quoi as tu besoin ?

De douceur

De qui as tu besoin ?

De lui

De qui as tu besoin ?

D'accord, d'accord, des vivants.

Qui aimes tu ?

Des personnes

Qui ?

Des personnes !

C'est personnel ?

Oui.

Et maintenant, là, tout de suite, que veux tu ?

Que tu arrête de me poser des questions

Ah ? ... Bon ...

mardi 29 janvier 2013

Stage

(fiction, toute ressemblance etc ...)

Elle s'est levée de mauvais poil, elle n'a pas envie d'aller travailler. Pour une fois que le soleil brille, pour une fois que la lumière traverse l'hiver qui n'en finit pas d'être gris. Elle n'a pas envie de se taper ce groupe de chômeurs, d'animer, d'expliquer, de rabâcher. De toute façon, depuis le temps, ils n'ont plus de visage, il sont tous gris, et bêtes, ce qu'ils peuvent être bêtes.

Elle arrive, ouvre la porte, ils sont quatorze dans une petite salle surchauffée. Elle n'a pas envie de s'occuper d'eux. ça l'emmerde tous les jours mais aujourd'hui encore plus que les autres jours. Elle va se débarrasser de certain, alléger le groupe, alléger son travail stérile, elle le sait que ça ne sert à rien. Elle le sait bien qu'il repartiront vers pôle emploi qui les enverra dans un autre stage. Ceux qui sont là sont mort pour la société, un groupe de presque plus humain. Elle assène des mots "respect" en les méprisant du regard. Elle a trouvé sa première victime. Un homme d'une cinquantaine d'année, sept ans de chômage. Mais pauvre vieux, il le restera jusqu'à sa retraite. Elle veut s'en débarrasser, elle sait qu'elle ne peut rien pour lui. Elle lui pose des questions, n'écoute pas les réponses, l'interromps sans arrêt, lève les yeux au ciel et finit par lui dire qu'il n'est pas à sa place ici. L'homme se lève et s'en va. Il avait pourtant des choses à dire, une vie au bord des lèvres qu'elle n'entendra pas. C'est pas son boulot et puis, c'est juste un chômeur de cinquante balais, de plus.

Elle s'est levée ce matin avec l'envie de rester au lit plus longtemps, mais, il faut déposer la petite à l'école et puis après aller à ce stage. Elle est contente en ouvrant ses rideaux de s'apercevoir qu'il fait beau. Elle décide qu'elle ira à pied pour en profiter un peu. Quand elle arrive, il n'y a qu'une femme qui est déjà là, la cinquantaine de petite fille. Toute blonde, rien qu'à voir comme elle est assise, on sent qu'elle s'excuse d'être là. La honte et le désarroi du chômage inscrit dans un corps maigre et vouté. Elle s'assoit face aux fenêtres, non loin de l'autre femme et lui dit "au moins profiter un peu de la jolie vue", l'autre lui sourit "oui, il fait beau aujourd'hui" "c'est agréable cette lumière" " oh oui, ça fait du bien"... Un homme arrive, la trentaine, il regarde au sol mais dis bonjour, va s'assoir à l'autre bout, dos aux fenêtres. Sort un journal et en commence la lecture. Ils arrivent ainsi au fur et à mesure les stagiaires. La salle devient de plus en plus petite et se réchauffe. Elle les regarde, chacun leur tour, elle aime bien observer les inconnus. Leur façon de se tenir, de fuir les regards ou de les offrir. Elle s'amuse du fait que les femmes font face aux fenêtres et les hommes leur tourne le dos. Sauf un, arrivé en retard qui a pris la dernière chaise. Un homme, la cinquantaine, détendu et sans illusion.

L'animatrice entre. Son ton est sec. Elle dégage de l'agressivité en disant toujours "ce n'est pas contre vous". Non ? Contre qui alors. Mais pour Elle ce n'est pas grave. Elle l'observe faire mal son travail et sait déjà qu'elle fera parti de ceux qui seront invité à partir. Quand elle s'en va, elle sourit à tous, même à la formatrice, après tout, c'est un être humain qui fait un boulot qu'elle n'aime pas alors qu'il fait si beau aujourd'hui...

lundi 8 novembre 2010

Oubli

Une petite fille joue de sa mémoire comme d'un instrument, symphonie de souvenirs, opéra baroque d'images. Elle joue en prévision des jours avenirs que d'autres ont déjà commencé d'oublier. Elle ne veut rien oublier, comme elle ne veut rien rater, comme elle veut tout vivre, comme elle veut se souvenir de tout. Elle accumule les détails inutiles, empreintes et preuves de son instrument bien accordé.

Elle regarde les rayons de son vélo sous elle, elle sait qu'elle passe à côté de la piscine et des tennis, un couple bourgeois s'affronte, c'est la période de Roland Garros. Elle a, à sa gauche, un petit sentier qui conduit vers la forêt, elle descend la route qui porte le nom d'un compositeur Français. Un peu plus bas, quelques secondes plus tard, sur le parking, un couple monte en voiture. Elle continue sa descente.
Elle se promène dans les bois, le soleil perce entre les feuilles des arbres, un oiseau chante, piaf quelconque, au loin elle entend le coucou. Il fait frais. Elle pense au poème qu'elle a étudié au collège hier, "Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d'été si doux : Au détour d'un sentier une charogne infâme Sur un lit semé de cailloux...". Elle s'imagine découvrir une charogne, ici dans ce bois, celui où elle se promène si souvent, puisqu'il passe derrière sa maison.
Elle est assise sur un banc face à la mer, un cahier sur les genoux. Elle est seule, elle se sent seule et elle l'est. Elle n'a pas le moral. Elle regarde la mer, l'horizon, le soleil tombe dans l'eau. Elle regarde une mouette lutter contre le vent. Sur la plage, en bas, un enfant joue avec un cerf volant. Ça lui donne l'idée d'une histoire. Elle se met écrire. Elle se sent mieux.

Chaque fois, elle se demande: "combien de temps me souviendrais-je de ces secondes ?" Combien de temps sa mémoire jouera sa musique de détails ?

Elle a grandi et se souvient toujours de tout. Elle continue de jouer d'ailleurs, elle en a accumulé des images, des souvenirs où sont venus se greffer les émotions. Et tandis qu'elle s'acharne depuis toute petite, à fixer, tandis qu'elle use des mots comme le vecteur essentiel de sa mémoire, sa mère oublie le langage, les mots ... Savait elle, cette petite fille, qu'une mémoire allait se perdre ?

Elle fait le constat de la perte, sans panique, pragmatique, mais avec peine. Confrontée à l'étrange impuissance à se souvenir de sa mère, à l'oubli, quelque chose en elle en reste bouche bée, ouverte sur les mots de sa mère qui ne sortent plus.
Oubli, c'est un mot qui sonne doux, oublie, qui laisse croire qu'on a le choix d'oublier ou pas. Mais sentir la perte, avoir le langage sur le bout de la langue, plus d'outils pour dire. Mais regarder sa liste de courses et ne plus savoir comment s'appelle ces légumes verts, longs, qu'elle aime tant cuisiner - "les courgettes maman", -"ah oui, c'est ça" et s'empresser de noter avant d'oublier à nouveau. Mais oublier des choses évidentes qu'on a l'impression d'avoir toujours su. Mais oublier ses détails de l'existence dont on a pas à se souvenir parce qu'ils sont tellement ancrés. Mais quand l'oubli c'est ce qui échappe, ce qui fuit, quand c'est l'ancre qui se brise et que le navire part à la dérive, jusqu'où ira t-il ? Elle se pose la question, sa mère et elle a peur.

La petite fille qui a grandi répète, inlassable, les même mots que sa mère oublie. Elle se dédouble, comme une actrice, elle joue son rôle de fille calme, elle joue son rôle de rassurante. De l'autre côté du miroir, elle est surtout stupéfaite. L'oubli, à ce point, existe... Elle n'en revient tout simplement pas. L'oubli des mots et l'oubli de ce qu'ils signifient aussi. Certains ne font plus sens, comme celui là: "superposé" pourquoi celui là ? Qu'à t-il en lui pour que le cerveau en efface le sens ? Et puis parfois les gens aussi. Ça passe presque inaperçue cette perte là, -"qui ça ? je l'ai connue lui ?" -"Maman, j'ai vécu huit ans avec lui, nous avons rompu il y a cinq ans, oui tu l'as connu, il était grand, brun, souriant" -"ah oui ça me revient ..." Est ce que ça revient vraiment ? Et puis ces discussions qui se doublent, qui se triplent, qui se quadruplent, avec mauvaise humeur la fille pense "elle radote la vieille..." Elle fini par s'apercevoir que ce n'est pas que sa mère n'a rien à dire qui fait qu'elle répète toujours la même chose, c'est qu'elle ne se souvient pas de l'avoir dit, comme elle ne se souvient pas des réponses. -"c'est quoi ça ?" " -"c'est un carnet pour compter les points quand tu joues aux cartes, je te l'ai dit hier maman" -"ah bon ... Je ne me souviens pas..."

La petite fille qui a grandi se souvient elle, de tout, ou bien elle a oublié ce dont elle ne se souvient pas, ce qui revient au même que de se souvenir de tout. Elle se souvient et se souviendra de ses dialogues surréalistes, avec sa mère. Elle se souviendra de l'amour qui s'échange dans les silences nombreux qui s'installent quand on cherche à se souvenir. Elle se dit que sa mère a mené sa vie vers l'oubli, qu'elle a tellement voulu oublier qu'elle a fini par y arriver, juste son corps a joué sur les mots, au lieu de lui faire oublier ses maux, il lui a pris ses mots...

La petite fille qui a grandi, vieillira à son tour, qu'y perdra t-elle ? Probablement pas la mémoire... Quelle est donc cette prière muette qui mène son existence et que la vieillesse lui donnera enfin, même déformée, même trahie par le son des mots silencieux. Elle ne sait pas, elle ne peut pas savoir, c'est le principe de la prière silencieuse, elle crie pour les autres mais se tait à soi même...

En attendant la petite fille qui a grandi continue d'accumuler les souvenirs, les images, les détails, continue de jouer de son instrument de mémoire, qu'elle transmet, passerelle, passante, avant de disparaitre, pour ne jamais tout à fait retourner au néant.

vendredi 14 mai 2010

Le voyage de Cali

La maison brûle. Papa est parti faire la guerre quelque part au delà du désert. ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu. Je ne suis pas sûre de me souvenir de son visage. Maman est allongée par terre, sur le dos. Il y a une tache rouge, sur son front, qui coule. La tache pénètre dans le sable en y dessinant un lion.
Je m'appelle Cali, je porte mon petit frère sur mon dos.
La maison brûle, il faut partir, maman. Maman pleure et ne se lève pas. Je m'approche. Maman respire encore, elle n'est pas morte. Je sais ce que c'est la mort, je l'ai déjà vu quand ils sont venus pour prendre mon frère, le grand. Je me souviens très bien du sourire qu'ils ont dessiné sur sa gorge et du rire écarlate qui a jailli sur nos corps. Maman pleure et ne se lève pas, il faut partir maman.

Je marche dans le désert, mon petit frère sur mon dos. On m'a dit qu'en allant tout droit vers le soleil couchant je trouverai des gens, de la nourriture et de l'eau. Alors je marche en portant mon petit frère sur mon dos. Maman est resté la bas, avec la tache rouge qui dessine le lion. Part, marche, je te suis, bientôt... Je marche depuis longtemps maintenant, je ne veux pas me retourner, je pense que maman est derrière et qu'elle va nous rattraper. Si je me retourne c'est que je ne crois pas, si je ne crois pas, je jette le mauvais sort sur nos vies. Je marche dans le désert, mon petit frère sur mon dos.

Il y a eu la nuit, puis le jour, puis la nuit, puis le jour, quand j'ai vu le premier homme. J'ai eu peur d'abord, mais il a souri, il m'a donné de l'eau pour mon petit frère. Mon petit frère est presque mort de faim et de soif mais un autre homme est venu. Il a dit que mon petit frère est très fort, et qu'il va vivre. Il a dit aussi que je suis très courageuse. J'ai posé mon petit frère pour qu'il le soigne puis j'ai mangé, j'ai bu, j'ai dormi. Maintenant je veille mon petit frère et j'attends maman. Il y a eu le jour, puis la nuit, puis le jour, puis la nuit, puis le jour quand on m'a dit qu'elle ne viendrait pas, mais je ne les ai pas cru, depuis j'attends.

Il y a des hommes et des femmes blancs ici. Il parle de chez eux. Je les ai entendu parler de la neige. Ils disent que ça leur manque. Neige, c'est peut être le nom de leur maman.
Maman ne vient pas, maman doit être morte là bas.
Mon petit frère s'accroche de toutes ses forces à mon dos maintenant. Il va bien, il sourit, les hommes et les femmes blancs l'aiment bien. Moi je ne souri pas. Un homme blanc m'a parlé hier, à moi, dans les yeux. Il a dit qu'on allait m'emmener chez eux. Là bas il y a une maman et un papa qui m'attendent, il a dit. J'ai déjà un papa, même si maman est morte. Mais il dit qu'on ne sait pas où est mon papa. Il a promis qu'on resterai ensemble, mon petit frère et moi. J'ai dit "une Maman neige" ... Il a sourit. Ici, il y a des hommes et des femmes blancs qui font des promesses, je les crois, si je ne les crois pas je jette le mauvais sort sur nos vies...

à suivre un jour peut être. Texte écrit en décembre 2007

samedi 8 mai 2010

Angoisse

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Photo Luce

Ils étaient allongés tous les trois sous le saule pleureur au bord d'une rivière, lui, elle, et la petite. Ils regardaient les feuilles danser doucement dans le vent. L'arbre laissait percer des étoiles de soleil, la mousse était sèche et douce, la rivière chantait sa chanson d'été. Ils étaient si bien, là. Il a fermé les yeux le premier et s'est endormi. Elle sentait sous sa main la cuisse nue de la petite, cette dernière babillait. Entre mots reconnus et langage mystérieux, elle écoutait sa fille. Puis elle a fermé les yeux, elle aussi, et s'est endormi, à son tour.

Ce fût un sommeil étrange, de ceux qui donnent le sentiment d'avoir à peine fermé les paupières. Était ce un enchantement, était ce un maléfice, la danse du Saule pleureur ? Quand ils se sont éveillés, le temps avait passé et la petite n'était plus là.

Elle

J'ai ouvert les yeux comme pour finir un long battement de cils. Mon corps n'était qu'angoisse. Je me suis assise. J'ai crié le prénom de ma fille en agrippant le bras de son père, en étreignant son bras comme s'il était ma racine. Nous nous sommes levés, incrédules, nous avons commencé à la chercher, à l'appeler, elle allait surgir de derrière un arbre, c'était sûr. J'ai fini par comprendre que mes frissons n'était pas seulement dû à la peur mais aussi au froid tombé soudainement. "Quelle heure est il ? Mon dieu, si tard ! nous avons dormi tout ce temps ? " ça m'a pétrifié. J'ai regardé la rivière, mon angoisse est devenu monstrueuse. Mes jambes se sont mises à trembler. il m'a attrapé par les épaules, il m'a dit "appelle les secours, je pars à sa recherche." Je l'ai attrapé par la manche, j'étais incapable d'articuler un son, la peur avait le dessus. Ma main était tellement crispée qu'il ne pouvait pas se dégager. Il m'a dit "Écoute moi bien. N'imagine pas le pire. Respire, calme toi. Elle est allée se promener, elle s'est perdue mais on va la retrouver. Ne regarde pas la rivière, n'y pense même pas. Jamais, tu m'entends, elle ne se serait approchée de l'eau sans qu'on lui tienne la main. Tu sais à quelle point elle est peureuse, prudente, naturellement, elle ne se met jamais en danger !". Ces arguments semblaient concrets, il parvenait à penser, à parler, à agir, ça m'a apaisé suffisamment pour que j'arrive à parler: "Appelle des secours et on la cherche." -"l'un d'entre nous doit rester ici, l'attendre si elle revient, attendre les secours" - "d'accord, je reste". Il a sorti son téléphone portable, il a appelé, il s'en est allé le long de la rive.

Je suis debout, toute seule, sous le saule pleureur, mes yeux ne sont que regards, mes oreilles ne sont qu'écoutes, je cherche de tous mes sens un signe d'elle. Une tache violette au loin, est ce son chapeau tombé dans l'herbe ? Un cri d'enfant au loin, elle qui m'appelle ? Tout me semble être signe et rien ne me parle d'elle. Je suis debout, immobile mais tout mon être la cherche. Il y a en moi ces mots qui me tuent "je me suis endormie. comment ai je pu ? Comment n'ai je pas senti le danger ? Moi, qui me réveille spontanément toujours un peu avant elle, le matin. Moi qui reconnait sa voix, ses pleurs, entre mille quand j'arrive à la crèche. Comment ai je pu m'endormir sans sentir qu'elle partait tandis que j'avais ma main posée sur sa cuisse nue ? Comment ai je pu baisser la garde ?"

Je me suis mise à prier, sans m'en rendre compte, moi qui ne croit ni en dieu ni au diable, moi qui ne croit qu'en l'humain, je me suis mise à prier . "Mon Dieu, ne m'enlevez pas ma fille, je peux tout supporter, mais pas de perdre ma fille, ne m'imposez pas cette douleur, je vous en supplie. je ferais n'importe quoi, je ferais tout, je donnerais tout, mais pas ma fille, je vous en prie, je vous en prie, mon dieu, rendez moi ma fille". J'ai prié debout, tendue vers ce ciel vide et bleu. En quelques secondes je suis devenue la plus fervente des âmes.
C'est à ce moment là que j'ai entendu les sirènes, rouges, bleus, pompiers, gendarmes, "ils arrivent, ils vont la trouver, il faut qu'ils la trouvent".

Lui

Je ne sais plus si c'est son cri, sa main sur mon bras, qui m'a réveillé, mais j'ai vu tout de suite que la petite n'était plus là. J'ai sauté sur mes pieds. Je me suis mis à la chercher frénétiquement. Je l'appelais, je regardais cent fois derrière le même arbre. Soudain j'ai vu sa mère immobile, pétrifiée, statufiée. Elle regardait la rivière. J'ai eu envie de vomir à ce moment là. Je l'ai attrapé par les épaules, je lui ai dit d'appeler les secours, que j'allais partir à la recherche de notre fille. Je voulais qu'elle arrête de regarder les tourbillons de l'eau, je ne voulais pas que la rivière entre dans les possibilités. Elle s'est accrochée à moi comme une noyée. Je ne voulais pas de ce regard, je voulais agir, chercher, penser concret. J'ai dit quelque chose, je ne sais plus quoi. Elle m'a lâché.

Vu son état de choc, j'ai appelé moi même les secours. Je me suis assuré qu'elle pouvait rester seule et je suis parti à la recherche de la petite. J'ai commencé par la rive. Je criais son nom à tue tête. Pas même un écho pour me répondre. Je croyais l'apercevoir sans arrêt. Combien de temps ai je marché ? Je ne sais pas. Je ne pensais à rien, juste à la retrouver. J'ai entendu les sirènes au loin. J'ai bifurqué pour rejoindre la route. J'ai croisé des personnes : " Vous n'avez pas vu une petite fille, blonde, 3 ans, elle a une robe à fleurs je crois et un chapeau violet, mauve, rose, dans ces tons là. Non ? si vous la voyez, gardez là et appelez moi, voici ma carte." Je me suis maudit de n'avoir pas de photo d'elle sur moi. J'ai pensé " sa mère en a une, c'est sure". Des gens se sont proposés pour m'aider. On est devenu un groupe de chercheur. ça m'a fait du bien. Puis j'ai pensé que sa mère était resté toute seule là-bas. Je suis reparti vers mon point de départ, laissant les autres chercher mon enfant n'ayant qu'une vague description.

Quand je suis arrivé, les gendarmes et les pompiers étaient là.

Le chef de recherche.

Quand nous sommes arrivé près de la rivière. Je l'ai vu tout de suite. Une belle femme j'ai pensé. Elle se tenait toute droite face au cours d'eau. Je me suis approché. Je me suis rendu comte qu'elle tremblait de la tête au pieds. J'ai donné des ordres pour qu'on lui apporte des couvertures et une boisson chaude. J'ai dit "Madame?" Alors elle s'est retournée. J'ai déjà vu des tas de trucs dans ma vie, pas joli-joli, mais là j'ai eu un choc. "Putain" j'ai pensé, "comment peut on être aussi belle et souffrir autant". C'est con hein, de penser un truc pareil, comme si la beauté protégeait de la souffrance. Puis je me suis dit "mon vieux, te laisse pas aller, t'es trop sensible, si ça se trouve c'est elle qui l'a foutu à la baille, sa môme. Ouvre grands tes mirettes et tes écoutilles, maintenant faut qu'elle raconte."

Elle

Je tremblais, je n'arrivais pas à me contrôler. J'ai entendu derrière moi un homme donner des ordres. Il y avait soudain tant de mouvement autour de moi. Des hommes, des chien, des cris, des ordres, mais en moi c'était un étrange silence. L'homme m'a appelé madame. Je me suis retournée, il a fait un pas en arrière, comme pour se protéger de ma peur. C'était un petit bonhomme, tout rond, tout rouge, tout chauve, avec des yeux doux. Il m'a dit "vous pouvez me dire ce qui s'est passé ?" J'ai commencé à débiter mon récit comme un automate, et puis au milieu d'une phrase je me suis évanouie.

Lui

En arrivant je me suis présenté. On m'a dirigé vers le chef de recherche. un petit bonhomme qui ne ressemble à rien, enfin si, qui ressemble à un flic. Il m'a dit que ma femme était "tombée dans les pommes", qu'on l'avait transporté dans le camion des premiers soins. J'ai voulu courir vers elle mais il m'a retenu. "Pourriez vous me raconter ce qui s'est passé, votre femme n'a pas pu. Son début de récit était incompréhensible. Apparemment elle souffre de dysphasie, dû au choc." J'ai senti mes forces m'abandonner. Je me suis senti tout seul. J'ai pensé "ça y 'est, le bonheur est fini". J'ai eu envie de mourir, là, tout de suite. Le petit bonhomme m'a dit de pas s'inquiéter que ça allait revenir, "pour votre femme, la parole. Faut juste qu'elle se repose. On lui a administré un calmant, ça va l'aider". Alors j'ai commencé à raconter, j'ai donné le plus de détail possible. Et puis j'ai pu aller voir ma femme. On n'avait toujours aucune nouvelle de la petite. Elle dormait, le calmant l'avait assommé. Je lui en ai voulu d'abord de me laisser tout seul. Puis après j'ai pensé "dort mon amour, tu vas avoir besoin de toutes tes forces bientôt.

Le chef de recherche

Le mari ? Un drôle de costaud, solide. Il devait bien faire deux têtes de plus que moi, pas vraiment beau gosse mais solide. C'est l'impression qu'il m'a fait. J'ai pensé qu'avec lui je pourrais causer. Sûr, il est devenu tout blanc quand il a su que sa femme avait tourné de l'œil, mais il a gardé son sang froid. Je me suis dit "putain, ils vont sacrément bien ensemble ces deux là, tailler pour le bonheur. La vie c'est une putain de vacherie." Puis je me suis repris "allez mon vieux, te laisse pas aller, si ça se trouve c'est lui qui s'est débarrassé de la môme, ouvre bien tes mirettes et tes écoutilles quand il te raconte, te laisse pas séduire".

Elle a ouvert les yeux. Il était au dessus d'elle, il lui souriait. Ils étaient sous le saule pleureur, lui, elle. Les branches dansaient dans le vent, la mousse était devenu humide sous le soir qui pointait, la rivière chantait encore sa chanson éternelle. Le soleil était caché par les arbres. Il a dit "tu as dormi longtemps".

Était ce un enchantement ? Était ce un maléfice ? La danse du saule pleureur ? A son réveil, le temps était passé et elle entendit la petite dire " éveillé maman ?" Alors elle a su.

Il l'a prise contre lui, ils se sont embrasser longuement et la petite a rit en se jetant dans leur bras.

Note:
Texte écrit l'été dernier lors de vacances au bord du Loir. Juste un peu retouché pour l'occasion.