Luce Colmant

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vendredi 15 juin 2012

La ronde

Hier soir mes élèves ont joué leur dernière de "La Ronde". En les regardant jouer chacun, je me disais "wow, quelle liberté ils ont gagné, quel plaisir ils ont de jouer". Et mon petit cœur de prof en a ressenti une grande fierté. L'année prochaine je pars m'installer à Tours et les abandonne, mais ils n'ont plus besoin de moi. Ils ont acquis l'essentiel, le reste ils l'apprendront au fur et à mesure de leurs expériences.

Isabelle dans le rôle de la fille. Belle et touchante dans son personnage, elle a laissé sa carapace dans les coulisses et nous a montré sa délicate fragilité. Elle était très belle, dans tous les sens du terme.

Adrien dans le rôle du curé. Le cadet de l'équipe, passe son bac scientifique cette année. J'espère pour lui que des jeunes filles l'ont vu jouer parce que la première chose qui m'a frappé quand la lumière s'est allumée c'est " wow, comme il est beau!". Il y a quelques années, je revois cet adolescent du haut de ses quinze ans, débarqué parmi les grands, un peu timide et un peu maladroit, et je le regarde aujourd'hui, jeune homme devenu, une grande présence, une grande intelligence. Il a de l'avenir le petit ;-)

Pierre dans le rôle du soldat. Il m'a impressionné. Il s'est surpassé. J'étais très heureuse de le voir oser, s'amuser. Je le remercie de ce joli cadeau. Pierre est une personne d'une grande justesse dans son jeu, mais jusqu'à présent il manquait toujours d'une forme d'assurance qui lui permette de se dépasser. Hier soir ce fût chose faite. Mission accomplie ;-)

Anne Charlotte : Deux rôles à assurer. La femme de Chambre et la comédienne. Dans le premier, jeune fille fraiche, avec son joli accent du sud, dans le second femme fatale. J'ai un message personnel à lui adresser. "Tu es définitivement une femme magnifique, tu ne peux plus en douter et tu as assuré grave hier. Je te donne rendez vous un de ces jours pour madame de Merteuil." Anne Charlotte, c'est le genre d'élève qui assure toujours, qui ne fait jamais d'histoire, qui accepte ce qu'on lui confie, qui ne râle pas quand elle est frustrée d'avoir un rôle moins important. Qui est toujours prête à relever les défis et qui ne se défile pas devant la difficulté. Très réactive et réceptive dans le travail. Le bonheur d'une prof de théâtre quoi. Alors, un jour, elle aura confiance en elle, et ce jour là, je vous le dit elle va tout exploser.

Florian dans le rôle du jeune homme : Ah Florian ! Il été tellement bon hier soir ! J'ai pas vu de différence avec un pro. Que de progrès réalisés en deux ans de travail. Quel parcours quand on y songe. Il s'est révélé cette année. C'était un pur plaisir de le voir s'amuser et d'entendre le public rire. L'année prochaine, si tu continue le théâtre Flo, va te frotter au drame, histoire de te lancer un nouveau défi. Parce que la comédie, tu sais la jouer maintenant !

Hélène dans le rôle de la jeune femme : Elle n'a jamais été aussi juste, précise, présente qu'hier soir. C'était un vrai aboutissement de la voir, exactement telle que je l'avais imaginé quand je lui ai confié le rôle en début d'année, et même un peu delà. Son visage si expressif au service de son personnage, la qualité de son écoute avec ses partenaires, c’était très bon. La scène avec Florian était vraiment très très réussi et comme nous savons d'ou nous sommes partis, c'est encore plus beau de la voir aboutir.

Philippe dans le rôle du mari. En voilà un qui s'est fait plaisir au maximum. il s'est installé dans rôle, genre, ici c'est chez moi, je décide. Son rôle est sans doute le plus ingrat, parce que le plus bavard et le plus antipathique, mais il nous a fait profité de chaque mot, de chaque horreur prononcé par ce personnage odieux, il faut bien le dire, et nous avons bien rit. Alors un grand bravo Monsieur.

Magali dans le rôle de la grisette: Des Progrès fulgurants, une grande justesse de jeu, un sens comique incroyable, une expressivité hilarante, une énergie de feu, une grande exigence de travail, chapeau bas, mademoiselle. Quand je regarde en arrière je suis impressionnée par le chemin fulgurant que tu as fait en deux ans. Tu as une formidable présence.

Gabriel dans le rôle de l'homme de lettre: Mon Louis Jouvet. Là encore en deux ans, quel chemin ! Quelle liberté dans le jeu ! et quelle voix il a ce Gabriel ! Bravo ! Bravo ! bravo ! Que dire d'autres !

Freddy dans le rôle du conte. Que de nuances dans ce rôle et dans son jeu ! C'était très difficile et c'est devenu facile en le regardant jouer hier. La scène le transforme, le transcende. Bravo !

A tous encore bravo et encore merci pour cette année, qui ne fût pas facile pour moi à d'autres égards et que vous avez allégé bien souvent de votre bonne humeur, de votre énergie, de votre motivation. Je n'oublierai jamais ce travail, ni aucun de vous. Et j'espère vous retrouver au hasard ou pas de la vie pour d'autres aventures théâtrale. à Bientôt.

dimanche 3 juillet 2011

Débrief stage juillet : Jour 2

Deuxième jour :

Échauffements dynamiques. Je leur demande de courir d’un bout à l’autre de l’espace principal en criant, tout en prêtant attention de ne pas s’égosiller. Ensuite nous faisons un travail sur le bassin. Exercice difficile à décrire, je le pratique souvent. Il permet à l’acteur de sentir son centre.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Puis je les laisse de nouveau travailler seuls avec la consigne de retrouver les traces du travail de la veille et de commencer à réfléchir à la suite de leur texte qui n’a pas encore été travaillé. Je passe voir chacun en insistant chaque fois sur les outils techniques, respiration, placement du corps, point d’appui etc.

Nous commençons le travail individualisé avec Thierry. J’ai remarqué au filage de la veille que s’il a bien intégré les intentions du personnage, il reste flou dans son corps et que cela nuit à la justesse de son jeu. Nous travaillons donc essentiellement sur la précision du corps. A quel moment je regarde ici et à quel moment je regarde là et pourquoi. Qu’est ce que cela change sur mon intention ? Sont les questions que nous posons et auxquelles nous tâchons répondre.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Je travaille ensuite avec kim. Elle veux parvenir à craquer, c'est-à-dire à ressentir et à faire ressentir l’émotion très intense du personnage. C’est maintenant que je la pousse dans cette direction. J’aborde ce travail de façon physique, presque jamais psychologique. C’est dans le mouvement du corps, dans sa résistance, dans la tension et le relâchement que l’émotion se trouve et se transmet. L’imagination, c'est-à-dire la capacité de s’imaginer dans la situation proposée, est indispensable mais n’est pas l’élément primordial. Si le corps ne vibre pas comme il doit vibrer, l’imagination reste impuissante à créer ce qu’elle doit. De plus, passer par le corps, c’est dédramatiser l’enjeu. Finalement tout cela est un processus physique et n’atteint pas l’intégrité psychique, cela rassure et permet d’accepter de se laisser traverser par ces émotions que nous mettons tant d’ardeur à combattre dans nos existences réelles.

Concrètement je lui demande de dire un passage de son texte alors que j’ai la main posée sur son ventre. Je lui dis « repousse ma main, ne cherche pas à pousser par tes épaules, cherche dans le bassin » Petit à petit j’accentue la pression jusqu’à ce que cela devienne une sorte de bataille, son ventre contre ma main, son poids contre ma pression. Et l’émotion monte et la submerge. Elle veux s’arrêter, je lui dit « non !, ne renonce pas, c’est maintenant ou jamais, continue ! Respire maintenant à fond et relâche, relâche, relâche… » Nous sommes tous très émus, à la fois par le personnage qui prend vie de façon magnifique devant nous et à la fois par Kim qui traverse cela pour la première fois. A la fin de son texte qu’elle parvient à dire jusqu’au bout, elle pleure encore un peu et sourit fièrement en même temps. Je la prends dans mes bras, c’est un geste spontané, naturel. Les autres stagiaires applaudissent. C’est un beau moment.

Stage Juillet Nice, thème le défi

J’observe que Laure est très émue par ce qu’elle vient de voir. J’en profite pour travailler tout de suite avec elle, afin qu’elle parvienne à utiliser cela. Et de la même façon qu’avec Kim, je la pousse dans la bataille et obtient le même résultat. Preuve s’il en est que c’est bien dans le corps que l’émotion se passe. Laure est comme libérée, elle fait même de très belles propositions de jeu. C’est comme si elle grandissait d’un seul coup.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Après toutes ces émotions nous déjeunons.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Je reprends le travail avec Chloé. Nous cherchons beaucoup, tâtonnons, reprenons, encore et encore. Chloé à besoin de comprendre pour suivre. Mais cette compréhension peut passer par le ressenti. Elle dit souvent « ah oui, je comprends » ou « oui, mais je comprends pas en fait ce que tu veux dire ». Certains comédiens disent « je le sens » ou « je ne le sens pas », elle, elle dit « je comprends ». Nous continuons le travail sur le déséquilibre, sur la résistance du corps, jusqu'au moment clé : quand je lui dis qu’elle peut crier, juste crier, au lieu de crier son texte, qu’elle peut le respirer comme elle veut, puis dire son texte entre ces cris de façon plus douce, plus précise. Et ç'est le déclic. J’ai le sentiment que c’est là qu’elle rentre pleinement dans l’histoire de son personnage, que l’identification devient crédible. Elle finit son texte, je n’ai plus rien à dire, il n’y a plus qu’à laisser filer, à peine parfois Je lui fais des signes, quelques gestes, qu’elle capte sans sortir du personnage.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Après cela nous sommes tous bouleversés et il nous faut une pause pour nous remettre de nos émotions, pour dire un peu au revoir au personnage bouleversant d’Anna. Nous ne pouvons, ni Claire, ni moi enchainer sur Madame de Merteuil. Pause café donc.

Je propose à Claire un petit jeu. Je lui demande, tout en disant son texte, d’aller de l’un à l’autre avec l’intention de séduire. Je lui dis « amuse toi à être une femme fatale, c’est très amusant tu verras. Ne te regarde pas, ne te pose pas la question de ta crédibilité, on s’en fout, juste autorise toi à t’amuser » Elle se prête au jeu, bon gré, mal gré, en riant, en s’arrêtant parfois puis en reprenant. Quand nous retravaillons sur le texte, elle est plus légère, plus subtile, plus dedans. Claire doute toujours d’elle-même, cela fait partie de son caractère, mais cela ne l’empêche pas d’avancer car elle fait avec ce doute et essaie toujours. Si bien qu’elle y arrive toujours. Je n’ai jamais vu Claire bloquée, fermée, elle ne sait pas combien c’est la clé de l’acteur, rester ouvert à la possibilité.

Stage Juillet Nice, thème le défi

De nouveau je les laisse travailler seuls, à la recherche de l’intégration du travail accompli, papillonnant toujours de l’un à l’autre, rappelant certaines consignes.

Nous finissons par un filage qui prend la forme d’un spectacle itinérant dans le centre culturel de la providence. Je laisse la parole aux stagiaires dans les commentaires de ce billet pour parler de leur sentiment sur cette finalité. Personnellement, quand j’en suis là dans le travail, je m’attache aux réussites, à cette foule de petits ou grands progrès accomplis. J’aime que ceux qui se sont investis partent avec le cœur satisfait du travail bien fait. Eux, sont souvent plus sévères vis-à-vis d’eux même, souvent injustes, ils veulent tant ! Alors il me semble juste de leur rappeler qu’ils ont parcouru un sacré chemin et que ce n’est pas le temps de la frustration mais au contraire de la célébration.

samedi 2 juillet 2011

Débrief stage juillet : Jour 1

En recevant les textes choisis par chacun des stagiaires, je pressentais déjà que ce stage serait sous le signe de l’intensité. Nous avions rendez vous avec Hermione (Racine), Madame de Merteuil (Choderlos de Laclos), Une femme Juive (Brecht), Anna Politkovskaïa, et le marin de Gibraltar (Duras). Des univers très différents, tous porteurs d’une intensité exceptionnelle.

Premier jour :

Rendez vous donné sur le lieu, Centre culturel de la providence, ancienne église rénovée du vieux Nice. Un espace magnifique que j’ai l’intention d’utiliser pleinement.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Nous commençons par un échauffement tout en douceur, voix, respiration, concentration. Puis je les invite à déambuler dans cette chapelle, tout en commençant à dire leur texte, chacun pour soi, je leur laisse visiter l’espace. Progressivement je les incite à choisir un espace plus particulier qui deviendra le décor de leur travail. Hermione (Laure) travaille sur et autour de l’autel, Anna (Chloé ), choisit des escaliers qui descendent vers une cave, Madame de Merteuil (Claire) investit un espace entre deux piliers, dont le centre est occupé par trois chaises et au dessus duquel trône un lustre aux nombreuses pampilles, Une femme Juive (Kim) décide d’habiter une alcôve, le marin de Gibraltar (Thierry), en voyageur, se déplace du balcon ou se trouvait l’orgue, à l’alcôve. Aucun d’entre eux ne choisit la scène. C’est quasiment toujours le cas quand on fait ce type d’exercices, comme la nécessité d’aller explorer autre chose. Une fois leur choix fixé, je les laisse travailler, habiter cet espace comme ils en ont envie, je papillonne de l’un à l’autre, je donne des indices, des bribes de pistes, je veux les laisser le plus possible à la proposition, maître d’œuvre de leur propre défi. En allant de l’un à l’autre, une émotion me saisit. Ce lieu est tellement beau, voir ces acteurs du jour, l’investir à quelque chose de magique.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Au bout d’un moment je propose de travailler avec chacun d’entre eux, à leur tour. Je commence avec Hermione, avec Laure donc. Laure est celle qui a le moins d’expérience. Elle a été mon élève à Paris durant une année, depuis, elle est partie vers d’autres aventures, mais nous gardons le contact, notamment à l’occasion des stages. C’est le type de personnes qui gagne à être connue, elle est pleine d’agréables surprises.

Je sais, parce qu’elle me l’a dit, que son défi, c’est de parvenir à lâcher prise. Je ne veux pas lui laisser de répit, je préfère la cueillir à chaud, ne pas lui laisser le temps de penser, de se comparer, de s’analyser. La consigne est de jouer son texte entièrement et de suivre ses envies, son feeling pour habiter l’espace de son choix, pour se mettre en scène. Je remarque qu’elle a choisit le lieu le moins neutre qui soit. L’autel nous situe indéniablement dans l’église, l’autel ici devient le lieu des prières d’Hermione mais aussi le lieu ou son amant va épouser sa rivale. Au fond, il est surmonté d’une sculpture de la vierge, immense. La première difficulté c’est donc de ne pas être écrasée par son décor. Il faut l’habiter et l’utiliser pour se grandir au contraire, pour atteindre l’intensité requise. Après sa première prestation nous commençons à travailler. Je lui indique ma perception du rôle et l’invite à passer du recueillement à la supplique, de la fragilité à la puissance, je lui propose des images, un début de mise en scène, mais je ne pousse rien, ce n’est pas encore le moment. Là c’est le temps de l’apprivoisement. Le stagiaire apprivoise son texte, son espace, j’apprivoise le stagiaire.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Ensuite je travaille avec Chloé, je la connais bien, elle a été pendant cinq années mon élève quand j’enseignais à Nice. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à travailler avec elle. Chloé est une belle fille qui ne se la raconte pas, elle est franche. Elle a une belle présence sur scène.

Elle a choisi l’extrait d’un livre écrit par une journaliste Russe morte assassinée depuis. Elle y parle de l’inhumanité de la guerre en Tchétchénie notamment. C’est un texte bouleversant, violent.

Chloé est un peu perdue dans son escalier, elle sent qu’il y a quelque chose à faire sans trop parvenir à savoir quoi. Nous reprenons. Je lui indique que l’escalier symbolise de façon presque immédiate la descente aux enfers. Ainsi, la guerre, l’horreur est tout en bas. Nous, en haut nous sommes les représentants d’une vie normale, elle dans l’escalier, elle est la journaliste qui fait la charnière entre ces deux mondes. De là, tout s’éclaire. J’axe le travaille sur le corps. Avec son expérience, Chloé parle juste, je n’ai pas grand-chose à lui dire quand à son phrasé, mais elle intellectualise, garde à distance, c’est le corps qui va lui permettre d’accéder au vivant, à l’émotion. L’escalier est le lieu du déséquilibre possible, nous jouons avec ça. Là encore je ne pousse pas, je la laisse s’habituer, intégrer, prendre possession.

Stage Juillet Nice, thème le défi

J’enchaîne avec Claire qui à été trois ans mon élève à Nice. C’est une personne attachante, d’une grande humilité qui reflète un manque de confiance en elle. Belle jeune femme, émouvante et drôle, elle a fait une magnifique « yoyo » dans un air de famille qui a laissé un souvenir indélébile à tous ceux qui l’ont vu. Travailler madame de Merteuil c’est l’inciter à avoir confiance dans sa féminité, sa sensualité, sa séduction, c’est découvrir qu’elle peut jouer la femme fatale aussi bien que la femme enfant. Je remarque la position de ses mains qui reflète la sage jeune femme qu’elle est habituée à jouer. Je lui montre beaucoup, elle rougit parfois, elle rit beaucoup, nous rions de concert. Elle avance tout doucement sur le chemin de la sensualité et elle ne sait pas combien elle est magnifique.

Stage Juillet Nice, thème le défi

C’est l’heure de la pause déjeuné, chacun va s’acheter de quoi manger, nous nous retrouvons sur le parvis. On échange sur nos impressions, sur notre joie à nous retrouver. Les stagiaires ne se connaissent pas tous entre eux, mais je connais assez bien chacun d’entre eux, si bien que je me sens presque en famille. Petit café pour certain, cigarette pour d’autres, puis c’est l’heure de reprendre le travail.

Après un échauffement court et dynamique, je travaille avec Thierry. Je l’ai connu alors qu’il était élève dans un de mes cours. Il était alors débutant. L’année suivante je partais à Paris et je n’ai donc pas eu l’occasion de retravailler avec lui. Thierry est discret et attentif, très concentré dans le travail. Il arrive au stage avec un texte sublime de Marguerite Duras qui lui tient à cœur, « Le marin de Gibraltar ». Je ne connaissais pas cette œuvre, je la découvre par lui.

Sa première proposition est … « Durassienne » C'est-à-dire qu’il connait si bien cette œuvre qu’il se laisse happer par elle, son respect l’empêche finalement d’y mettre la vie qui y palpite. Nous travaillons donc à cela. Chaque fois que je lui dis, ou montre, ce qui pourrait être, je vois son visage s’éclairer. J’aime ces moments ou je parviens à me faire entendre, comme une évidence. De la gravité nous accédons petit à petit à la légèreté, à la vie contenue (dans les deux sens du terme), dans le texte de Duras.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Je finis cette session de travaille avec Kim. Comme Chloé, Kim a travaillé avec moi pendant cinq ans. Elle était complètement débutante quand je l’ai connue. Dans la vie, elle a l’air toujours à l’aise, avenante, chaleureuse. Sur scène, elle se révèle pudique, rougissante. C’est toujours drôle et touchant à voir. Son défi ressemble à celui de Laure, lâché prise. Elle a choisi un texte très dramatique parce que jusqu’à présent, elle n’a eu l’occasion que de travailler sur des choses plutôt légères. Avec elle, je place le texte dans sa respiration, pour commencer. La respiration c’est souvent la clé de l’émotion. On pense que l’on doit penser à des choses terribles, on pense. Je me souviens de ma propre prof de théâtre qui me disait « ne pensez pas mademoiselle ». C’est vrai, il ne faut pas penser, il ne faut pas vouloir. Se concentrer sur sa respiration c’est rendre son corps disponible pour la traversée. L’émotion est une chose qui nous traverse, toujours. Comme pour les autres, je laisse les choses se mettre en place doucement.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Après ce travail, je les laisse à nouveau travailler seuls. Je les laisse retrouver les traces du travail, se les approprier. Je passe de l’un à l’autre, redonne quelques indications ici ou là. Par exemple, des astuces techniques pour Laure afin qu’elle ne se demande plus comment elle doit faire pour tomber au sol. Puis nous finissons la journée par un filage de chaque texte. C’est l’occasion de vérifier que le travail de la journée a bien été intégré.

Il reste un quart d’heure que nous consacrons au bilan, ou chacun échange sur ses impressions. Nous avons eu plaisir à nous retrouver pour ce travail. Nous nous quittons fatigués et contents. Je suis contente, de faire le constat qu’ils ont évolué depuis nos derniers travaux ensemble, de me rendre compte que je les connais bien mais que ça n’empêche jamais qu’ils me surprennent. Et aussi, bien sur, d’avoir senti leur plaisir à me retrouver. A demain.

jeudi 25 novembre 2010

Étienne

Étienne a 7 ans, l'age de raison dit-on. Il a commencé le théâtre l'année dernière. Il fait parti des enfants dont on se dit qu'ils ont le jeu dans le sang. Une voix qui porte, une espièglerie dans le regard, un sens incroyable de la situation, une justesse de ton déconcertante, un grand naturel. Il est incroyablement attendrissant. Étienne est un petit garçon qui a besoin qu'on l'aime, ça le rassure, du coup c'est un petit séducteur et la scène est le lieu idéal pour que son charme opère.

Mais Étienne à une petite difficulté qu'il transforme en grosse difficulté, c'est la concentration. Cela lui fait beaucoup de mal car cela le met en échec, pas seulement au théâtre. Du coup il manque totalement de confiance en lui.

Hier, il a bloqué sur une phrase qu'il pense ne pas parvenir à mémoriser. il y a une énumération de trois mots qui ont le même sens, Il n'est jamais certain de l'ordre dans lesquels ils doivent être dit. Il bafouille, il hésite, il donne l'impression de ne pas savoir son texte. Alors qu'il le sait, mais la peur de se tromper, la certitude qu'il s'est forgé que c'est difficile, l'empêche de se concentrer. Je le vois dans son regard, c'est comme si son cerveau était déconnecté par le stress. Il ne sait même plus ou il en est dans sa phrase, il perd tout ses repères.

Hier, j'ai insisté. Je lui ai fait reprendre et reprendre, j'ai fait le clown pour dédramatiser, je lui ai donné des outil mémo-technique, mais chaque fois, alors qu'il allait dire le bon mot, il s'arrêtait, persuadé qu'il était en train de se tromper et du coup finissait par se tromper en effet. Alors, au bout d'un moment, je lui ai tourné le dos, je lui ai dit de reprendre sa phrase, et j'ai fait semblant de m'intéresser à autre chose. C'est sorti tout seul, sans hésitation. Étienne a peur de me décevoir, il a peur de se tromper sous mon regard. Il sait que je l'aime beaucoup, il sait que je le trouve doué. Il m'a entendu dire à sa mère que c'est un bonheur de travailler avec lui. Il en est fier mais il a peur de me décevoir.

Hier j'ai dit à Étienne : " fais toi confiance" il m'a répondu "c'est difficile la phrase", j'ai dit " non, elle est simple, c'est ta peur de te tromper qui a rendu les choses difficiles", il m'a regardé, il a dit "ok" . Oui, il parle comme ça Étienne. Je l'ai laissé sur cette victoire, preuve qu'il sait sa phrase, et nous verrons la semaine prochaine ce qui se passe...

J'ai appris, en parlant avec sa mère, qu'il a des difficultés à l'école pour apprendre à lire, à écrire, il voit un orthophoniste. Le théâtre lui fait du bien dans la mesure ou c'est un lieu ou on lui dit qu'il est doué, ce qui le change. Je me dis aussi, que c'est une bonne chose de "diagnostiquer" les difficultés tôt pour mieux les aider, mais qu 'on a pas beaucoup progressé pour empêcher l'enfant de s'identifier à ses difficultés. Ici, les parents semblent faire de leur mieux, je vois bien le petit cœur de sa mère qui a mal pour son petit de le voir souffrir. Elle cherche des solutions pour le rassurer, d'ailleurs c'est elle qui eu l'idée de lui faire faire du théâtre. Mais Étienne est déjà marqué par l'échec, et on est déjà dans la réparation.

La pratique du théâtre, comme beaucoup d'activité périscolaire, peut avoir ce rôle. Sortir l'enfant du cycle de l'échec, lui donner l'opportunité de découvrir un apprentissage dans le plaisir et non dans la douleur. Tous les enfants ne sont pas adaptés au système scolaire, il est ce qu'il est avec ses défauts et ses qualités, mais il laisse des enfants sur la touche. Parmi les enfants qui sont en difficulté dans le système, ceux qui ont les moyens de pratiquer des activités en dehors de l'école s'en sortent mieux souvent, parce que cela leur ouvre des horizons sur la reconnaissance de leur propre talent. Mais tous n'y ont pas accès...

PS : Bien sur, pour respecter l'anonymat de mon élève j'ai changé son prénom.

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