En réponse à une question d'élève

Une de mes élèves, avec une naïveté feinte, me demande " il y a une recette pour le lâché prise ?" Non, bien sur. Elle le sait; nous le savons tous, mais que nous aimerions parfois trouver des astuces, des trucs, des recettes, qui nous facilite l'accès à cet eldorado. Seulement voilà, lâcher prise (je ne parle que du contexte de comédienne) c'est abandonner toute volonté. On ne peut pas décider de lâcher prise, et même désirer lâcher prise nous en éloigne surement. Dire à un acteur "lâche prise" c'est comme de dire à une femme qui désire un enfant et qui n''y parviens pas " c'est parce que t'y pense trop, n'y pense plus". Quand bien même c'est vrai, on ne peut pas décider de faire le deuil d'un tel désir, ça se fait parce qu'on a vécu notre dose de doutes, de souffrances. Avant cela, renoncer, ne plus y penser est impossible. Lâcher prise sur scène c'est pareil, il faut avoir vécu, usé son désir, élimer ses frustrations.

C'est une histoire de temps, de temps qui passe donc, qui fait son œuvre, sans nous, sans notre conscience. Le lâché prise est un chemin et non le terminus. Pendant le voyage il y a les désirs d'abords, reconnaissance, amour, valorisation, se sentir vivant et les angoisses qui les accompagnent, les doutes, à la station suivante il y a la peur d'échouer, les luttes incessantes contre soi, les portes qui s'entre-ouvrent pour se refermer aussitôt, on aperçoit la lumière tout en nageant dans l'obscurité, ensuite vient le temps des deuils, des renoncements, des abandons, un début de calme qui s'installe, c'est là souvent qu'on se demande si on a fait le bon choix, si ça vaut la peine de continuer. Si on continue, c'est dans un état d'évidence. On est à la croisée des chemins. Parfois l'état de grâce nous surprend, on attend plus grand chose, juste on se laisse porter et la magie s'opère, alors inévitablement on re-chûte, on veut à nouveau revivre ça mais dès qu'on veut on est cuit. On reste longtemps et même peut être jusqu'à la fin dans cet intermédiaire entre je lâche, je veux. C'est notre humanité. On ne peut brûler aucune étape, c'est le chemin d'une vie.

Il ne nous reste qu'à nous concentrer sur autre chose. la technique, la respiration, la voix etc... On est souvent paresseux avec la technique quand on est comédien, on a tendance à croire que l'émotion fait tout. Mais c'est intéressant de découvrir que cette technique est au service de l'émotion, que la travailler, se concentrer sur son outil, c'est sans doute le plus sur chemin vers ce fameux lâché prise. D'ailleurs sur scène, le lâché prise sans la technique rend l'émotion illisible pour le spectateur or il ne faudrait tout de même pas oublier que c'est pour eux aussi qu'on se donne tout ce mal.

Commentaires

1. Le lundi 27 septembre 2010, 11:26 par Anne

Ah oui ? Au bout du compte, ça n'est pas se regarder jouer ?!! :D

Très très joli billet, je le lis avec bonheur.

2. Le lundi 27 septembre 2010, 13:37 par luce colmant

Anne : Ah, non ! Se regarder jouer c'est ce qu'on appelle du cabotinage et cela vaudrait un autre billet, rire!"

3. Le lundi 27 septembre 2010, 17:01 par carole c.

Très intéressant tous tes témoignages en tant que comédienne et professeur. Tu es la mieux placée pour expliquer tous les ressorts qui agissent chez l'apprenti comédien comme chez le comédien confirmé!!!! Et encore une fois merci d'avoir pris du temps pour écrire ce billet....

4. Le lundi 27 septembre 2010, 19:36 par Pierre-Olivier

intéressant... en photo aussi on parle de lacher prise... mais c'est différent... le "modèle" non professionnel doit oublier l'appareil... on est dans la même logique de renoncement, dans ce cas à l'image de soi même, mais dans le cas du modèle (non professionnel), le lacher prise ne vient pas de la même manière... car, justement, il ne veut pas lacher prise pour avoir un contrôle, donner l'image qu'il pense être la bonne de lui même... il lache donc prise malgré lui parce que le photographe l'y amène... part différents moyens... notamment par la lassitude... intéressant...
A bientôt
POM

5. Le lundi 27 septembre 2010, 19:53 par luce colmant

Pierre olivier : ravie de te lire ici ;-). Tu parles de lassitude du modèle, ça fait écho, il y a usure là aussi, usure du désir, usure du contrôle, usure du désir de contrôle.

Carole : la mieux placée peut être pas ;-). En tout cas, j'aime interroger mon métier au travers de l'enseignement, de la transmission plus généralement, et donc de l'écriture aussi.