Étienne

Étienne a 7 ans, l'age de raison dit-on. Il a commencé le théâtre l'année dernière. Il fait parti des enfants dont on se dit qu'ils ont le jeu dans le sang. Une voix qui porte, une espièglerie dans le regard, un sens incroyable de la situation, une justesse de ton déconcertante, un grand naturel. Il est incroyablement attendrissant. Étienne est un petit garçon qui a besoin qu'on l'aime, ça le rassure, du coup c'est un petit séducteur et la scène est le lieu idéal pour que son charme opère.

Mais Étienne à une petite difficulté qu'il transforme en grosse difficulté, c'est la concentration. Cela lui fait beaucoup de mal car cela le met en échec, pas seulement au théâtre. Du coup il manque totalement de confiance en lui.

Hier, il a bloqué sur une phrase qu'il pense ne pas parvenir à mémoriser. il y a une énumération de trois mots qui ont le même sens, Il n'est jamais certain de l'ordre dans lesquels ils doivent être dit. Il bafouille, il hésite, il donne l'impression de ne pas savoir son texte. Alors qu'il le sait, mais la peur de se tromper, la certitude qu'il s'est forgé que c'est difficile, l'empêche de se concentrer. Je le vois dans son regard, c'est comme si son cerveau était déconnecté par le stress. Il ne sait même plus ou il en est dans sa phrase, il perd tout ses repères.

Hier, j'ai insisté. Je lui ai fait reprendre et reprendre, j'ai fait le clown pour dédramatiser, je lui ai donné des outil mémo-technique, mais chaque fois, alors qu'il allait dire le bon mot, il s'arrêtait, persuadé qu'il était en train de se tromper et du coup finissait par se tromper en effet. Alors, au bout d'un moment, je lui ai tourné le dos, je lui ai dit de reprendre sa phrase, et j'ai fait semblant de m'intéresser à autre chose. C'est sorti tout seul, sans hésitation. Étienne a peur de me décevoir, il a peur de se tromper sous mon regard. Il sait que je l'aime beaucoup, il sait que je le trouve doué. Il m'a entendu dire à sa mère que c'est un bonheur de travailler avec lui. Il en est fier mais il a peur de me décevoir.

Hier j'ai dit à Étienne : " fais toi confiance" il m'a répondu "c'est difficile la phrase", j'ai dit " non, elle est simple, c'est ta peur de te tromper qui a rendu les choses difficiles", il m'a regardé, il a dit "ok" . Oui, il parle comme ça Étienne. Je l'ai laissé sur cette victoire, preuve qu'il sait sa phrase, et nous verrons la semaine prochaine ce qui se passe...

J'ai appris, en parlant avec sa mère, qu'il a des difficultés à l'école pour apprendre à lire, à écrire, il voit un orthophoniste. Le théâtre lui fait du bien dans la mesure ou c'est un lieu ou on lui dit qu'il est doué, ce qui le change. Je me dis aussi, que c'est une bonne chose de "diagnostiquer" les difficultés tôt pour mieux les aider, mais qu 'on a pas beaucoup progressé pour empêcher l'enfant de s'identifier à ses difficultés. Ici, les parents semblent faire de leur mieux, je vois bien le petit cœur de sa mère qui a mal pour son petit de le voir souffrir. Elle cherche des solutions pour le rassurer, d'ailleurs c'est elle qui eu l'idée de lui faire faire du théâtre. Mais Étienne est déjà marqué par l'échec, et on est déjà dans la réparation.

La pratique du théâtre, comme beaucoup d'activité périscolaire, peut avoir ce rôle. Sortir l'enfant du cycle de l'échec, lui donner l'opportunité de découvrir un apprentissage dans le plaisir et non dans la douleur. Tous les enfants ne sont pas adaptés au système scolaire, il est ce qu'il est avec ses défauts et ses qualités, mais il laisse des enfants sur la touche. Parmi les enfants qui sont en difficulté dans le système, ceux qui ont les moyens de pratiquer des activités en dehors de l'école s'en sortent mieux souvent, parce que cela leur ouvre des horizons sur la reconnaissance de leur propre talent. Mais tous n'y ont pas accès...

PS : Bien sur, pour respecter l'anonymat de mon élève j'ai changé son prénom.