Débrief stage juillet : Jour 1

En recevant les textes choisis par chacun des stagiaires, je pressentais déjà que ce stage serait sous le signe de l’intensité. Nous avions rendez vous avec Hermione (Racine), Madame de Merteuil (Choderlos de Laclos), Une femme Juive (Brecht), Anna Politkovskaïa, et le marin de Gibraltar (Duras). Des univers très différents, tous porteurs d’une intensité exceptionnelle.

Premier jour :

Rendez vous donné sur le lieu, Centre culturel de la providence, ancienne église rénovée du vieux Nice. Un espace magnifique que j’ai l’intention d’utiliser pleinement.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Nous commençons par un échauffement tout en douceur, voix, respiration, concentration. Puis je les invite à déambuler dans cette chapelle, tout en commençant à dire leur texte, chacun pour soi, je leur laisse visiter l’espace. Progressivement je les incite à choisir un espace plus particulier qui deviendra le décor de leur travail. Hermione (Laure) travaille sur et autour de l’autel, Anna (Chloé ), choisit des escaliers qui descendent vers une cave, Madame de Merteuil (Claire) investit un espace entre deux piliers, dont le centre est occupé par trois chaises et au dessus duquel trône un lustre aux nombreuses pampilles, Une femme Juive (Kim) décide d’habiter une alcôve, le marin de Gibraltar (Thierry), en voyageur, se déplace du balcon ou se trouvait l’orgue, à l’alcôve. Aucun d’entre eux ne choisit la scène. C’est quasiment toujours le cas quand on fait ce type d’exercices, comme la nécessité d’aller explorer autre chose. Une fois leur choix fixé, je les laisse travailler, habiter cet espace comme ils en ont envie, je papillonne de l’un à l’autre, je donne des indices, des bribes de pistes, je veux les laisser le plus possible à la proposition, maître d’œuvre de leur propre défi. En allant de l’un à l’autre, une émotion me saisit. Ce lieu est tellement beau, voir ces acteurs du jour, l’investir à quelque chose de magique.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Au bout d’un moment je propose de travailler avec chacun d’entre eux, à leur tour. Je commence avec Hermione, avec Laure donc. Laure est celle qui a le moins d’expérience. Elle a été mon élève à Paris durant une année, depuis, elle est partie vers d’autres aventures, mais nous gardons le contact, notamment à l’occasion des stages. C’est le type de personnes qui gagne à être connue, elle est pleine d’agréables surprises.

Je sais, parce qu’elle me l’a dit, que son défi, c’est de parvenir à lâcher prise. Je ne veux pas lui laisser de répit, je préfère la cueillir à chaud, ne pas lui laisser le temps de penser, de se comparer, de s’analyser. La consigne est de jouer son texte entièrement et de suivre ses envies, son feeling pour habiter l’espace de son choix, pour se mettre en scène. Je remarque qu’elle a choisit le lieu le moins neutre qui soit. L’autel nous situe indéniablement dans l’église, l’autel ici devient le lieu des prières d’Hermione mais aussi le lieu ou son amant va épouser sa rivale. Au fond, il est surmonté d’une sculpture de la vierge, immense. La première difficulté c’est donc de ne pas être écrasée par son décor. Il faut l’habiter et l’utiliser pour se grandir au contraire, pour atteindre l’intensité requise. Après sa première prestation nous commençons à travailler. Je lui indique ma perception du rôle et l’invite à passer du recueillement à la supplique, de la fragilité à la puissance, je lui propose des images, un début de mise en scène, mais je ne pousse rien, ce n’est pas encore le moment. Là c’est le temps de l’apprivoisement. Le stagiaire apprivoise son texte, son espace, j’apprivoise le stagiaire.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Ensuite je travaille avec Chloé, je la connais bien, elle a été pendant cinq années mon élève quand j’enseignais à Nice. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à travailler avec elle. Chloé est une belle fille qui ne se la raconte pas, elle est franche. Elle a une belle présence sur scène.

Elle a choisi l’extrait d’un livre écrit par une journaliste Russe morte assassinée depuis. Elle y parle de l’inhumanité de la guerre en Tchétchénie notamment. C’est un texte bouleversant, violent.

Chloé est un peu perdue dans son escalier, elle sent qu’il y a quelque chose à faire sans trop parvenir à savoir quoi. Nous reprenons. Je lui indique que l’escalier symbolise de façon presque immédiate la descente aux enfers. Ainsi, la guerre, l’horreur est tout en bas. Nous, en haut nous sommes les représentants d’une vie normale, elle dans l’escalier, elle est la journaliste qui fait la charnière entre ces deux mondes. De là, tout s’éclaire. J’axe le travaille sur le corps. Avec son expérience, Chloé parle juste, je n’ai pas grand-chose à lui dire quand à son phrasé, mais elle intellectualise, garde à distance, c’est le corps qui va lui permettre d’accéder au vivant, à l’émotion. L’escalier est le lieu du déséquilibre possible, nous jouons avec ça. Là encore je ne pousse pas, je la laisse s’habituer, intégrer, prendre possession.

Stage Juillet Nice, thème le défi

J’enchaîne avec Claire qui à été trois ans mon élève à Nice. C’est une personne attachante, d’une grande humilité qui reflète un manque de confiance en elle. Belle jeune femme, émouvante et drôle, elle a fait une magnifique « yoyo » dans un air de famille qui a laissé un souvenir indélébile à tous ceux qui l’ont vu. Travailler madame de Merteuil c’est l’inciter à avoir confiance dans sa féminité, sa sensualité, sa séduction, c’est découvrir qu’elle peut jouer la femme fatale aussi bien que la femme enfant. Je remarque la position de ses mains qui reflète la sage jeune femme qu’elle est habituée à jouer. Je lui montre beaucoup, elle rougit parfois, elle rit beaucoup, nous rions de concert. Elle avance tout doucement sur le chemin de la sensualité et elle ne sait pas combien elle est magnifique.

Stage Juillet Nice, thème le défi

C’est l’heure de la pause déjeuné, chacun va s’acheter de quoi manger, nous nous retrouvons sur le parvis. On échange sur nos impressions, sur notre joie à nous retrouver. Les stagiaires ne se connaissent pas tous entre eux, mais je connais assez bien chacun d’entre eux, si bien que je me sens presque en famille. Petit café pour certain, cigarette pour d’autres, puis c’est l’heure de reprendre le travail.

Après un échauffement court et dynamique, je travaille avec Thierry. Je l’ai connu alors qu’il était élève dans un de mes cours. Il était alors débutant. L’année suivante je partais à Paris et je n’ai donc pas eu l’occasion de retravailler avec lui. Thierry est discret et attentif, très concentré dans le travail. Il arrive au stage avec un texte sublime de Marguerite Duras qui lui tient à cœur, « Le marin de Gibraltar ». Je ne connaissais pas cette œuvre, je la découvre par lui.

Sa première proposition est … « Durassienne » C'est-à-dire qu’il connait si bien cette œuvre qu’il se laisse happer par elle, son respect l’empêche finalement d’y mettre la vie qui y palpite. Nous travaillons donc à cela. Chaque fois que je lui dis, ou montre, ce qui pourrait être, je vois son visage s’éclairer. J’aime ces moments ou je parviens à me faire entendre, comme une évidence. De la gravité nous accédons petit à petit à la légèreté, à la vie contenue (dans les deux sens du terme), dans le texte de Duras.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Je finis cette session de travaille avec Kim. Comme Chloé, Kim a travaillé avec moi pendant cinq ans. Elle était complètement débutante quand je l’ai connue. Dans la vie, elle a l’air toujours à l’aise, avenante, chaleureuse. Sur scène, elle se révèle pudique, rougissante. C’est toujours drôle et touchant à voir. Son défi ressemble à celui de Laure, lâché prise. Elle a choisi un texte très dramatique parce que jusqu’à présent, elle n’a eu l’occasion que de travailler sur des choses plutôt légères. Avec elle, je place le texte dans sa respiration, pour commencer. La respiration c’est souvent la clé de l’émotion. On pense que l’on doit penser à des choses terribles, on pense. Je me souviens de ma propre prof de théâtre qui me disait « ne pensez pas mademoiselle ». C’est vrai, il ne faut pas penser, il ne faut pas vouloir. Se concentrer sur sa respiration c’est rendre son corps disponible pour la traversée. L’émotion est une chose qui nous traverse, toujours. Comme pour les autres, je laisse les choses se mettre en place doucement.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Après ce travail, je les laisse à nouveau travailler seuls. Je les laisse retrouver les traces du travail, se les approprier. Je passe de l’un à l’autre, redonne quelques indications ici ou là. Par exemple, des astuces techniques pour Laure afin qu’elle ne se demande plus comment elle doit faire pour tomber au sol. Puis nous finissons la journée par un filage de chaque texte. C’est l’occasion de vérifier que le travail de la journée a bien été intégré.

Il reste un quart d’heure que nous consacrons au bilan, ou chacun échange sur ses impressions. Nous avons eu plaisir à nous retrouver pour ce travail. Nous nous quittons fatigués et contents. Je suis contente, de faire le constat qu’ils ont évolué depuis nos derniers travaux ensemble, de me rendre compte que je les connais bien mais que ça n’empêche jamais qu’ils me surprennent. Et aussi, bien sur, d’avoir senti leur plaisir à me retrouver. A demain.

Commentaires

1. Le mercredi 13 juillet 2011, 00:53 par Laure

Tout d’abord merci à toi Luce pour ce magnifique stage, défi relevé et acté ! Ce n’est pas sans fierté que je le dis, vu l’enjeu que j’avais mis consciemment ou pas dans ce stage, ce n’est qu’après coup que je m’en rends compte. Encore merci !
Et puis merci aussi pour ces jolis compliments glissés.
Luce m’a dirigé dans le choix du texte, je voulais m’amuser, je ne voulais pas jouer « juste » un personnage fragile (même si je sais que là est mon défi…), j’avais besoin de passion d’extrême ! Luce m’a suggérée Hermione, et après avoir lu le monologue en pleurant (et oui déjà !) Je me suis dit que travailler ce texte était une merveilleuse idée ! Ne m’étant jamais confronter à un auteur classique comme Racine, je me suis donc lancée dans l’apprentissage du texte pour le jour J ! A ce moment là je n’ai pas conscience du réel défi auquel je vais me frotter : le lâcher prise, ce n’est que la veille que j’en prends conscience. Je me dis sans vraiment oser y croire que j’aimerai bien donner toute la mesure à ce texte magnifique de Racine, et pour cela je le sais il me faudra lâcher, enlever quelque chose, accepter l’émotion et ne pas faire comme j’en ai la mauvaise habitude la masquer sous ma carapace ! Donc samedi je me rends au rendez-vous sans vraiment oser croire à la possibilité de lâcher prise, mes carapaces m’ont toujours bien protégée !
Je ne connaissais pas le lieu, la providence, dès l’entrée j’ai été impressionnée par l’espace offert ! Une magnifique église avec un orgue, un autel qui déjà me séduit ! Le reste de l’espace est tout aussi incroyable ! Alors lorsque Luce nous propose de choisir notre espace, je n’ose d’abord m’approcher de cet autel, trop intimidée, je passe du temps à tourner autour sans vraiment affirmé mon choix, pourtant c’est bien là que je vois Hermione, et nulle part ailleurs, alors je m’écoute et là aussi je me lance, vaille que vaille, on est là pour un défi alors autant y aller carrément ! Et plus j’appréhende l’espace plus je jubile intérieurement !
Et puis Luce commence à nous faire travailler, je suis la première « à passer sur le grille » ! Lorsqu’elle dit « Laure on va commencer avec toi » il y a ce mouvement intérieure de crainte qui me saisie quelque instant, j’avale ma salive et j’obéis, j’ai confiance en Luce. Ses premiers retours me donnent des pistes : ne pas geindre, rendre la sensualité d’Hermione… Et puis on commence à entrer dans le travail en profondeur, elle me dirige en m’aidant à construire le personnage, comment Hermione en est là pourquoi dans quel état est-elle pourquoi est-elle sur cet autel… Je rendre dans la tête du personnage, je la comprends déjà mais j’essaie de la sentir. Luce me fait reprendre et reprendre encore chaque phrase. Et puis à un moment elle m’enlève ma surchemise je me retrouve en débardeur, je ne comprends pas, je suis troublée, et puis encore je reprends. M’aurait-elle enlevé ma carapace ? …
Et puis il y a ce moment de rupture où Hermione est fragile… je n’arrive pas à le jouer, je ne le sens pas, Luce me demande de relâcher et de tomber au sol, j’ai l’impression d’être une merde qui tombe au ralentie je cherche comment tomber… sans conviction. Non je ne le sens pas, bon. Luce me guide me montre, me décrit l’état à jouer me donne des trucs techniques, j’essaie de travailler avec mon souffle pour m’appuyer. Nous arrêtons là. Je suis vidée mais heureuse, mon Hermione commence à prendre forme. Je prends un temps pour noter les ruptures, j’ai besoin de noter sur le texte pour me souvenir.
Puis Luce fait travailler mes camarades, je regarde impressionner leurs performances, leurs textes sont superbes, aux premiers jets j’ai déjà des frissons. Je regarde toujours avec autant de fascination le travail de Luce, comment elle aborde chacun, comment elle dirige chacun en fonction de ces besoins… Mes camarades sont bons, même très bons, je suis impressionnée, mais je ne me compare pas, ils ont de l’expérience moi pas, j’aurai pu me comparer si je n’étais pas passé en premier, Luce a raison !
Comme à chaque fois que je travaille avec elle et que je l’observe travailler je me dis : Putain que c’est beau Putain que c’est bon Putain qu’elle est juste dans ces indications ! Pourquoi ? Elle a cette manière de nous diriger de nous faire grandir en tant qu’acteur, cette justesse, cette précision et cette exigence aussi qui nous fait grandir !
J’aime la façon dont chacun de nous écoute ses conseils, je crois que nous avons tous ce même « Ok », un Ok éclairé genre : « mm ah oui, c’est bien sur, » ou « mais oui évidement ! ».
Puis nous finissons par ce temps de travail individuel, j’essaie de retrouver Hermione. Je répète encore et encore sans vraiment sentir, j’essaie encore et encore, et puis à force ça vient. Je sens l’émotion là toute proche dans mon ventre, je prends plaisir à répéter sans le regard de quiconque, je commence à m’amuser un peu, je me laisse emporter. Je crois qu’à ce moment là j’arrête, un peu surprise que cela vienne, l’émotion… Luce se glisse à un moment je ne l’a voit pas forcément ou si mais je me dis aller amuse toi ! Je joue donc. Elle me dit qu’elle voit le visage d’Hermione poindre, que mon visage change. Je suis fière, je suis même très fière ! Je te tiens Hermione.
Lors du filage je n’arrive pas à me lâcher de la même manière que lorsque je suis seule, timidité, pudeur, malaise ? Peut-être un peu de tout cela à la fois. Luce débrief en me disant qu’elle avait préféré lorsque je jouais sans public. J’acquiesce, et je comprends, si je veux lâcher je dois accepter de « donner à voir aux autres ». Histoire de carapace encore ? Reste le deuxième jour ! Nous verrons bien si j’y arrive !
Ps : Je jette rarement des fleurs aux gens, je suis plutôt du genre ultra-exigeante et hypercritique maladive, mais lorsque je rencontre quelqu’un qui m’impressionne je suis capable de le voir et de le dire ! Luce est une prof de théâtre fait d’un bois bien particulier, sa matière brute est l’humain, notre humanité, elle a cette intuition et cette manière de faire bien à elle ! J’aime ses stages qui sont un concentré de théâtre !

2. Le mercredi 13 juillet 2011, 09:34 par Luce

Merci Laure pour ces beaux témoignages.