Débrief stage juillet : Jour 2

Deuxième jour :

Échauffements dynamiques. Je leur demande de courir d’un bout à l’autre de l’espace principal en criant, tout en prêtant attention de ne pas s’égosiller. Ensuite nous faisons un travail sur le bassin. Exercice difficile à décrire, je le pratique souvent. Il permet à l’acteur de sentir son centre.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Puis je les laisse de nouveau travailler seuls avec la consigne de retrouver les traces du travail de la veille et de commencer à réfléchir à la suite de leur texte qui n’a pas encore été travaillé. Je passe voir chacun en insistant chaque fois sur les outils techniques, respiration, placement du corps, point d’appui etc.

Nous commençons le travail individualisé avec Thierry. J’ai remarqué au filage de la veille que s’il a bien intégré les intentions du personnage, il reste flou dans son corps et que cela nuit à la justesse de son jeu. Nous travaillons donc essentiellement sur la précision du corps. A quel moment je regarde ici et à quel moment je regarde là et pourquoi. Qu’est ce que cela change sur mon intention ? Sont les questions que nous posons et auxquelles nous tâchons répondre.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Je travaille ensuite avec kim. Elle veux parvenir à craquer, c'est-à-dire à ressentir et à faire ressentir l’émotion très intense du personnage. C’est maintenant que je la pousse dans cette direction. J’aborde ce travail de façon physique, presque jamais psychologique. C’est dans le mouvement du corps, dans sa résistance, dans la tension et le relâchement que l’émotion se trouve et se transmet. L’imagination, c'est-à-dire la capacité de s’imaginer dans la situation proposée, est indispensable mais n’est pas l’élément primordial. Si le corps ne vibre pas comme il doit vibrer, l’imagination reste impuissante à créer ce qu’elle doit. De plus, passer par le corps, c’est dédramatiser l’enjeu. Finalement tout cela est un processus physique et n’atteint pas l’intégrité psychique, cela rassure et permet d’accepter de se laisser traverser par ces émotions que nous mettons tant d’ardeur à combattre dans nos existences réelles.

Concrètement je lui demande de dire un passage de son texte alors que j’ai la main posée sur son ventre. Je lui dis « repousse ma main, ne cherche pas à pousser par tes épaules, cherche dans le bassin » Petit à petit j’accentue la pression jusqu’à ce que cela devienne une sorte de bataille, son ventre contre ma main, son poids contre ma pression. Et l’émotion monte et la submerge. Elle veux s’arrêter, je lui dit « non !, ne renonce pas, c’est maintenant ou jamais, continue ! Respire maintenant à fond et relâche, relâche, relâche… » Nous sommes tous très émus, à la fois par le personnage qui prend vie de façon magnifique devant nous et à la fois par Kim qui traverse cela pour la première fois. A la fin de son texte qu’elle parvient à dire jusqu’au bout, elle pleure encore un peu et sourit fièrement en même temps. Je la prends dans mes bras, c’est un geste spontané, naturel. Les autres stagiaires applaudissent. C’est un beau moment.

Stage Juillet Nice, thème le défi

J’observe que Laure est très émue par ce qu’elle vient de voir. J’en profite pour travailler tout de suite avec elle, afin qu’elle parvienne à utiliser cela. Et de la même façon qu’avec Kim, je la pousse dans la bataille et obtient le même résultat. Preuve s’il en est que c’est bien dans le corps que l’émotion se passe. Laure est comme libérée, elle fait même de très belles propositions de jeu. C’est comme si elle grandissait d’un seul coup.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Après toutes ces émotions nous déjeunons.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Je reprends le travail avec Chloé. Nous cherchons beaucoup, tâtonnons, reprenons, encore et encore. Chloé à besoin de comprendre pour suivre. Mais cette compréhension peut passer par le ressenti. Elle dit souvent « ah oui, je comprends » ou « oui, mais je comprends pas en fait ce que tu veux dire ». Certains comédiens disent « je le sens » ou « je ne le sens pas », elle, elle dit « je comprends ». Nous continuons le travail sur le déséquilibre, sur la résistance du corps, jusqu'au moment clé : quand je lui dis qu’elle peut crier, juste crier, au lieu de crier son texte, qu’elle peut le respirer comme elle veut, puis dire son texte entre ces cris de façon plus douce, plus précise. Et ç'est le déclic. J’ai le sentiment que c’est là qu’elle rentre pleinement dans l’histoire de son personnage, que l’identification devient crédible. Elle finit son texte, je n’ai plus rien à dire, il n’y a plus qu’à laisser filer, à peine parfois Je lui fais des signes, quelques gestes, qu’elle capte sans sortir du personnage.

Stage Juillet Nice, thème le défi

Après cela nous sommes tous bouleversés et il nous faut une pause pour nous remettre de nos émotions, pour dire un peu au revoir au personnage bouleversant d’Anna. Nous ne pouvons, ni Claire, ni moi enchainer sur Madame de Merteuil. Pause café donc.

Je propose à Claire un petit jeu. Je lui demande, tout en disant son texte, d’aller de l’un à l’autre avec l’intention de séduire. Je lui dis « amuse toi à être une femme fatale, c’est très amusant tu verras. Ne te regarde pas, ne te pose pas la question de ta crédibilité, on s’en fout, juste autorise toi à t’amuser » Elle se prête au jeu, bon gré, mal gré, en riant, en s’arrêtant parfois puis en reprenant. Quand nous retravaillons sur le texte, elle est plus légère, plus subtile, plus dedans. Claire doute toujours d’elle-même, cela fait partie de son caractère, mais cela ne l’empêche pas d’avancer car elle fait avec ce doute et essaie toujours. Si bien qu’elle y arrive toujours. Je n’ai jamais vu Claire bloquée, fermée, elle ne sait pas combien c’est la clé de l’acteur, rester ouvert à la possibilité.

Stage Juillet Nice, thème le défi

De nouveau je les laisse travailler seuls, à la recherche de l’intégration du travail accompli, papillonnant toujours de l’un à l’autre, rappelant certaines consignes.

Nous finissons par un filage qui prend la forme d’un spectacle itinérant dans le centre culturel de la providence. Je laisse la parole aux stagiaires dans les commentaires de ce billet pour parler de leur sentiment sur cette finalité. Personnellement, quand j’en suis là dans le travail, je m’attache aux réussites, à cette foule de petits ou grands progrès accomplis. J’aime que ceux qui se sont investis partent avec le cœur satisfait du travail bien fait. Eux, sont souvent plus sévères vis-à-vis d’eux même, souvent injustes, ils veulent tant ! Alors il me semble juste de leur rappeler qu’ils ont parcouru un sacré chemin et que ce n’est pas le temps de la frustration mais au contraire de la célébration.

Commentaires

1. Le mardi 12 juillet 2011, 22:59 par Laure

Lorsque Luce fait travailler Kim, je vais aux toilettes, quand je reviens Luce est à coté de Kim, elle la tient par les hanches, Kim se bat, se débat contre l’injustice décrite dans son texte, elle se révolte. son émotion monte j’essaie de prendre des photos, mais la distance de l’appareil ne m’empêche pas d’être prise par l’émotion de Kim. C’est beau, juste beau parce que c’est juste et sincère, parce qu’elle est dedans parce qu’elle le vit. Des larmes coulent sur mes joues, je suis touchée en plein cœur, la scène prend une puissance inimaginable, c’est juste… Énorme. La vierge de l’autel semble touchée elle aussi, dans les silences et l’écoute que nous portons tous à Kim.
La scène finie nous applaudissons, j’essuie mes larmes du revers de la main, pas assez vite. Luce m’a vu et là, avant même qu’elle le dise, je sens que je suis la prochaine.
Effectivement ! Je commence mon texte, au moment de la bataille d’Hermione. Luce se mets à coté de moi et me tiens les hanches. Je dois résister. Je pousse avec mon bassin, je pousse, j’hurle mon texte, je sens la colère du personnage, sa rage, je sens je sens, je sens, enfin je sens dans mon corps. Et là, la rupture va de soi, je m’écroule sur le sol (et pas comme une merde qui se dit mmh alors comment je vais tomber jolie sur le sol ?!!) non je m’écroule d’épuisement, et la fragilité vient toute seule sur les vagues du texte. Je pleure, je ne retiens pas (bon pas trop !!) j’écoute Luce qui me guide toujours. Et au moment de ce « Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux… », Je prends la pleine puissance de la détermination du personnage « On doit croire qu’elle a pris sa décision là ! » m’avait dit Luce. Ah ce moment je jubile, c’est le pied, je sens la force du personnage dans mes tripes et sa majesté, j’accepte d’en jouer. Le travail continue, et puis a un moment Luce me dit : « là on tient un très jolie truc dans le coté sensuel que j’ai rarement travaillé avec mes autres élèves. » et là je sens en moi un « WOUUUUUUUaaaaaaaah ! » Ça c’est du compliment ! Alors j’arrive à proposer quelque chose sur un personnage ?!:) Je suis profondément touchée et surprise, moi la débutante, cap de faire des propositions ! Voilà un défi auquel je ne m’attendais pas !

Le travail fini, nous déjeunons, et là déjà j’analyse comme un ordinateur ce qui vient de se passer. Et l’ordinateur me dit « heu seras-tu capable de retrouver ça seule ? ». Je ne veux pas laisser l’ordinateur me saper ! Alors après un temps je l'éteints ! Mais la question reste entière…
Puis c’est au tour de Chloé, son texte est magnifique. Nous regardons le travail. Magnifique, c’est tout ce que je peux dire, une fois encore je suis touchée et encore les larmes coulent sur mes joues (Hyper sensible je suis ! Oui). Elle termine son texte près de nous, j’ai mon regard planté dans ses yeux, tout en pleurant j’écoute ses mots, je suis dedans. Moment de théâtre magique. Les cris, la folie au fond du trou, les images de glissades dans le trou, la résistance du corps… La mise en scène donne de la puissance aux mots déjà chargés. La mise en espace vient donner du sens au texte appuyant la compréhension. Une fois encore le travail de la prof me scotch ! Putain que c’est beau ! Putain que c’est juste !
Une fois tout le monde passé, Luce nous invite à nouveau à travailler seule. Là je me concentre sur la respiration, sur le texte sur la tension, sur le bassin, sur la résistance Vs relâcher. Sentir, sentir dans le corps, ne pas penser, ne pas penser. Obsessionnellement, je commence et recommence en me donnant « des ordres à la Luce » à chaque fois que je ne sens pas où que je vais trop vite. Je pense les épaules en ligne, les pieds dans le sol, le temps de se poser avant de parler, le bassin en avant, les épaules en arrière, la respiration, poser les inspires et les expires aux bons moments. Luce m’a appris à chuter, je sens mieux la chute, elle m’a aussi montré comment me relever avec l’énergie, la puissance de la détermination du personnage. Je m’appuie donc sur tout cela. Je finis même par sentir les émotions plus facilement, plus systématiquement avec plus d’amplitude, j’accepte cela. A un moment même je suis surprise par les larmes, et je me regarde en rigolant seule, heureuse d’en être là dans le travail (en plus d’être hyper sensible je suis aussi dingue !)
Puis vient le moment du dernier filage, le dernier jeu, la dernière chance le « right now ! ». Je ne pense pas, je vide ma cervelle, empêchant l’ordinateur central de s’allumer.
Claire commence, elle est superbe, une Madame de Merteuille qui déborde de charme et de sensualité.
Chloé est époustouflante, elle retrouve l’émotion du travail.
C’est mon tour, je me concentre respire, et me lance. Je suis à 200% dedans, je lâche tout, je donne, je me mets en colère puis je relâche (et là j’autorise les larmes et les sanglots à sortir tant qu’ils veulent)… Je termine le texte en essuyant mes larmes, un grand sourire aux lèvres ! JE L’AI FAIT !!!! et 2 fois en plus ! Je me sens plus légère, plus libre, il est bien possible oui, que ma carapace aie cédé. Nous finissons par Kim, qui retrouve l’intensité mais résiste encore aux émotions. Thierry nous donne à voir un marin aventurier passionné et amoureux. Magnifique, je partirai bien avec lui en bateau !
Lors du débriefe, j’ai envie de sauter dans les airs, à l’intérieure de moi il y a cette musique : » je l’ai fait, je l’ai fait ! Et je ne m’en sens que mieux, plus libre, quoiqu’un peu sonnée ! J’ai lâché prise ! » J’ai envie de dire, voire de hurler à la terre entière : « vous savez j’ai lâché prise ! Et vous savez quoi c’était ? TROP BON !! Et même que le monde ne s’écroule pas après, il n’en est que plus vibrant ».
Défis relevé donc, et même quadruple défis : Se frotter à du classique, expérimenter le lâcher prise, le re-experimenter seule et enfin faire des propositions ! Et bah ! Autant dire que j’ai grave kiffé ce stage et que je le conseille à tous !!! En deux jours on fait des pas de géants, c’est la deuxième fois que je participe à un stage de Luce et à chaque fois je ressens cette sensation : en 2 jours c’est incroyable ce qu’on avance ! Comparé au début « ah ce n’était qu’hier le début ! » on voit les progrès et les changements de chaque travail .
Travailler deux heures sur un personnage, c’est assez rare en cours, et assister aux directions des autres aide aussi énormément à comprendre et à assimiler.

Luce, tu dis que « j’ai grandi d’un coup ». oui c’est la sensation que j’ai aussi. En deux jours c’est comme si j’en avais vécue 5, et avoir fait un marathon ! Les jours suivants j’ai eu des courbatures aux hanches, je ne savais pas que c’était possible !
Une belle expérience, de beaux moments de théâtre. Merci à toi Luce, et merci à mes camarades, car sans ce climat de confiance et de bienveillance je n’aurai pu relever ce(s) défis, merci à tous donc ! Et rendez-vous pour le prochain stage ! On remet ça quand ? J’ai déjà hâte !

2. Le mercredi 20 juillet 2011, 14:56 par Kim

Merci Luce de m'avoir aidé à vivre ce beau moment d'émotion.
Lorsque j'ai raconté la scène à une amie elle m'a demandé si j'avais utilisé un oignon pour pleurer ! Heu non non, mais quelque part un petit oignon intérieur c'est peu à peu épluché...
Se laisser traverser par ses émotions et pouvoir les vivre et les transmettre sur scène c'est vraiment magique.
Ce stage m'a aussi permis de jouer dans un nouveau registre, un texte que je n'aurai certainement pas l'occasion de rejouer.
Et puis quel plaisir de te retrouver Luce, comme l'impression de chausser mes vieilles pantoufles de théâtre :-))). Sauf qu'au théâtre les chaussures sont toujours neuves, et même si on a mal aux pieds, on continue d'avancer...
Alors encore merci et continue de faire ce que tu fais si bien. Kim.