Très attachée à « l’espace vide » dont parle si bien Peter Brook, j’aime que la scène soit le support ouvert de notre imagination individuelle et collective.

« … C’est l’absence de décor qui donne une des plus grande liberté. Un espace qui permet ainsi au dramaturge d’entrainer sans effort le spectateur à travers une succession illimitée d’illusions englobant le monde physique tout entier. Il permet non seulement de parcourir le monde mais aussi de passer librement du monde de l’action au monde des impressions intérieures… »
Peter Brook « L’Espace Vide »

J’imagine donc, au début, le plateau nu. Des éléments de scénographie entreraient au fur et à mesure selon les besoins des personnages. Une scène qui se remplirait de vie, une vie qui laisserait son empreinte, objets, tissus, couleurs ? Je ne sais pas encore quels seraient ces objets, apportés par nous, acteurs de ce récit auquel nous donnons vie.
Puis la scène serait rangée, vidée comme on range les affaires du défunt dans le processus du deuil.
La scène serait vide mais la lumière y dessinerait des espaces, des instants. Elle définirait les espaces distincts des deux personnages, séparés comme des îles, et l’espace du couple. Pourrait apparaître un dessin de lumière, celui de leur chemin l’un vers l’autre, chemin qui s’effacerait ou non pour en faire apparaître un nouveau. Peut-être pour dessiner ces chemins nous faudrait-il plus que la lumière ; la trace de leurs pas, des empreintes, de sable ou de craie, présentes mais aussi qui puissent s’effacer.
Des mots apparaitraient peut-être, écrits à la craie, là aussi garder la possibilité de l’effacement.

Une image par exemple d’une scène qui n’est pas écrite mais qui serait dansée, celle du mariage:
Des nez de clown suspendus dans l’espace et le couple qui danse sa danse du mariage, en nez de clown également. Le nez de clown, c’est la vie, une bonne farce faite à la maladie. A la fin de la danse, les nez tomberaient au sol et y resteraient jusqu’à la fin de l’acte deux, comme un champ de coquelicots, des taches de couleur rouge sang, rouge vie.

Des instants poétiques, légers et vivants.

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La pièce est une longue danse et doit être perçue comme telle. Danse de vie, de séduction, d’amour, de peur, de lutte, de mort, de deuil. Le corps des acteurs raconte autant que mes mots. Que leurs gestes soient quotidiens ou esthétiques, il y est question de rythme, de rapprochement, d’éloignement. Ce qui se dit ensemble, ce qui se dit seul. C’est une sorte de tragédie musicale, rythmée par les mots, les silences, la musique et la danse.

« Le mot est la petite portion visible de tout un univers caché »
Peter Brook « L’Espace vide »

L’adresse au public est une forme de distanciation, c’est le temps de raconter cette histoire, tout a déjà eu lieu. Si à l’évocation d’un souvenir, l’émotion revient intacte, pour autant, le temps a fait son œuvre. Là, sera le temps de la représentation. C’est aussi faire du public le troisième personnage de la pièce, celui qui est traversé par la parole comme un paysage est traversé par une rivière, celui qui rend la parole possible.

L’ensemble du travail tend à l’épure. Le texte demande encore à s’épurer, travail qui s’effectuera au plateau avec les comédiens et la chorégraphe. Dans cette épure, doit rester la vie.

La danse :
Comme je le disais plus haut, la danse fait partie intégrante du texte.
Il faut que ça passe par le corps parce que les émotions s’éprouvent par le corps. Le corps vit et exprime certaines choses que les mots ne peuvent transmettre.

« Les personnages de « Elle ma compagne » impressionnent par leur véracité, leur force et leur grandeur d’âme. Ils y incarnent des états de corps extrêmes. De l’amour à la passion, à la souffrance, l’anéantissement, la mort, la vie.
Un nouveau lien danse-théâtre entre les textes et les corps des deux comédiens s’ouvre. Le mouvement naîtra des états de corps, le jeu même naîtra des états de corps des comédiens. Pendant les répétitions, le travail du corps par la danse amènera un état émotionnel pour introduire le travail du texte. Il y aura une interaction permanente entre le jeu théâtral et le corps dansant.
Le texte est porteur d’images de corps, de la puissance physique à l’effondrement mêlé à une force intérieure, vitale. Des mouvements et des formes se lisent entre les lignes : effleurement, fougue, tirés, portés, équilibre, déséquilibre.
Le corps se transforme avec la maladie, la danse accompagnera cette métamorphose.
Certaines parties du corps peuvent être mises en exergue ; visage, mains… Autant de pistes chorégraphiques pour croiser l’univers du texte. »'
Marlène Koff, chorégraphe.

La danse est une présence. Elle raconte tout ce qui ne se dit pas, aussi bien du côté de la souffrance que du côté de l’amour. Elle doit permettre d’aller au delà de l’histoire, être dans l’histoire des corps. Elle peut être sensuelle, violente, douce, drôle, du côté du plaisir esthétique, contemplatif. Elle est la respiration du texte, son souffle et son repos. Elle est aussi le temps qui passe et qui s’inscrit dans les corps.

Dans l’acte 1, la danse est un pas de deux rythmé par le texte, entre séparation, retrouvaille, découverte, séduction, et amour.
Dans l’acte 2, se sont des solos successifs qui se rejoignent, le porteur de parole est fixe tandis que l’autre incarne la vie dans le mouvement. Ici aussi, séparation, retrouvaille, mais cette fois-ci liés à l’impact de la maladie et l’amour encore plus intense.
L’acte 3 sera entièrement dansé sur la voix off du personnage féminin. Dans cet acte, il s’agit d’entrer en elle, au cœur de son cœur et qu’elle entre en chacun de nous. La voix off c’est à la fois l’intime qui vient se murmurer à notre oreille mais aussi la pudeur d’une douleur qui ne se crie pas mais qui se danse. Une danse qui nous entraine dans son étrange voyage et nous ramène à la maison, plus grand.

« Le théâtre s’affirme toujours dans le présent. C’est ce qui peut le rendre plus réel que ce qui se passe à l’intérieur d’une conscience »
Peter Brook, « L’Espace Vide »

La musique :
La musique sera une musique de vie surtout, de fête, d’amour, de joie. Une joie folle même au milieu du pire. Cette joie qui lutte vaillamment pour se nicher partout, pousser la douleur, faire fuir la peur. Une musique qui fait gagner la vie.
Cela m’évoque les musiques de film de Kusturika.

La scénographie :
Il n’y aura donc pas de scénographie à proprement parler, mais des éléments qui seront faits de bois et de tissus, pour ce qui est de l’univers du couple, univers chaud.
Le bois c’est lui, c’est l’arbre ; matière vivante, sécurisante, chaleureuse. L’écorce peut être rugueuse mais il y a tant de vie et de tendresse à l’intérieur.
Le tissu c’est elle ; le mouvement, la souplesse, la couleur, la vie.
Le tissu épouse le bois.

Il est mystérieux, complexe, parce qu’il est en dedans. Elle est claire, limpide parce qu’elle est entière.

Le métal, le plastique, c’est l’univers réservé de l’hôpital ; univers blanc, propre, aseptisé, étranger, froid, mécanique.

Ces éléments pourront être issus de notre quotidien, comme inventés. Ils auront en commun la nécessité absolue d’être là pour servir l’acteur, le personnage, l’histoire. C’est pourquoi je ne veux pas les anticiper. C’est notre présence au plateau, le corps des acteurs et leur imaginaire qui nous guideront à eux.

« Le théâtre est écrit sur le sable, une mise en scène est établie et doit être reproduite mais du jour ou elle est fixée, quelque chose d’invisible commence à mourir »
Peter Book « L’Espace Vide »

La lumière :
Sculpteuse d’espace dans ce rapport entre les êtres, les deux personnages et les spectateurs, elle dessine, structure « l’espace vide ».
C’est elle qui focalise l’instant, nous immerge dans l’intime ou nous tient à distance. Elle est une caméra pour les yeux du spectateur.
La scénographie c’est elle. Elle crée, elle évoque, elle suggère, elle invite à entrer dans les différents mondes que vont traverser les personnages. Elle est la chaleur du foyer, la froideur inhospitalière de l’hôpital, elle est aussi celle qui nous ramène au théâtre.
J’aimerais qu’elle soit créée en interaction avec la création des acteurs, dans le même temps. J’aimerais qu’ils se nourrissent d’elle aussi bien qu’elle s’invente pour eux.

Les costumes :
Les costumes seront le plus intemporel possible, de notre siècle mais pas plus précis que cela. Ils auront une forme simple, classique, indémodable.
Je veux que les costumes soient au service des corps, qu’ils les révèlent sans les entraver. Qu’ils accompagnent le mouvement, qu’ils fassent partie de lui. Qu’on les oublie au profit du corps et du mouvement. Comme on ne voit pas le maquillage qui sublime un visage, je veux qu’on oublie le costume qui sublime le corps.

Elle, je la vois dans une robe rouge. Le rouge, une couleur qui reviendra surement ailleurs sur la scène, la touche de vie du peintre impressionniste au cœur de la boîte noire qu’est le théâtre. Un tissu léger qui peut virevolter, dessiner un élan du corps ou l’épouser.
Lui, je le vois élégant mais pas trop apprêté non plus, la simplicité reste de mise. Ses costumes devront accompagner, raconter aussi l’évolution de son corps dans la maladie. J’imagine pour cela qu’ils passent par trois tons : noir, gris puis blanc. Le noir c’est l’homme du début, fort, solide et tranquille, le gris c’est la maladie, le début de la disparition, une sorte d’effacement progressif, le blanc c’est la disparition physique.
Ces changements se feront sur scène et feront sûrement partie de la chorégraphie.

Enfin, les personnages sont un « il » et une « elle », les costumes devront incarner cela, un féminin et un masculin universel.

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