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lundi 6 décembre 2010

Rêve d'automne

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Cher monsieur Chéreau

La première mise en scène de vous que j'ai eu le bonheur de voir en vrai était "Le Temps et La Chambre" de Botho Strauss. J'avais alors à peine plus de vingt ans. J'étais une apprenti comédienne. Je me souviens si bien de l'émotion éprouvée alors. Hier j'ai vu votre mise en scène de "Rêve d'automne" de Jon Fosse et je sais déjà que ce spectacle va laisser une trace indélébile en moi, comme il y a vingt ans presque.

Votre théâtre se passe d'argument, il est juste nécessaire, pas seulement au théâtre, mais nécessaire à la vie tout court. On ne le sait pas toujours, et particulièrement dans notre époque ou l'utile se dispute à l'inutile dans un acte de consommation et ou l'on oublie que vivre c'est être et non pas avoir. Votre théâtre est nécessaire dans ce sens là. J'ai encore des larmes dans les yeux en vous écrivant ceci.

Dans le texte de présentation que vous avez écrit et que j'ai lu dans le programme qu'on nous donne à l'entrée de la salle, vous dites : "Les hommes vivent longtemps encore quand tout semble mort en eux, c'est sans doute ce qu'on appelle la vie de tout les jours". En lisant ceci je devinais déjà les échos et les émotions que j'allais éprouver devant votre spectacle. Mais quel sorcier êtes vous donc pour donner à vos acteurs cette incroyable densité ?!

"Rêve d'automne", est un texte mystérieux, comme "Le Temps et La Chambre", parce que banalité des mots et pourtant il frappe juste. Il frappe oui, une grande claque comme après une séance chez le psy qui nous a bien retourné, mais ou l'on sent, sans savoir exactement pourquoi, qu'on a fait un grand pas en avant. Vous n'évitez aucune de ses difficultés, vous n'êtes jamais dans l'esquive, vous nous laissez nous perdre mais jamais vous ne nous abandonnez. J'ai cru à mille histoires possibles, mais au fond je sentais qu'il n'y en avait qu'une. J'étais perdu, mais je n'avais pas peur. J'assistai à la beauté. Cette beauté faite de désir et de cruauté, de haine et d'indifférence, de mépris et d'amour, de tant d'amour, de trop d'amour, beauté humaine qui me déchire l'âme tant elle me bouleverse.

Et vos acteurs, je ne peux dire autrement, il semble vôtres, en effet. Vos acteurs sont des arcs tendus, tendus à l'extrême, denses, tenus, ils sont magnifiques, drôles, émouvants, mais ils sont cela totalement, ils sont cela presque trop, oui, trop, au bord de l'éclatement. Et pourtant, ce n'est pas pendant le spectacle que j'ai pleuré, c'est à la fin, pendant les applaudissements. J'ai pleuré comme une petite fille qui ne sait pas bien pourquoi elle pleure, je savais juste que je venais d'assister à quelque chose de sublime. Et plus tard, seule dans le train qui me ramenait chez moi, et plus tard encore dans les bras de mon compagnon qui ressemble beaucoup à votre personnage. j'ai pleuré des flots, des vagues. Me revient en mémoire cette phrase " ensemble comme les vagues et le vent".

Et puis, il ne faut pas oublier le décor, le musée, le cimetière de l'Histoire. Un décor monumentale au sens littéral du terme. Comment faites vous donc pour avoir des décors si imposants, ces hauteurs qui nous dépassent à l'échelle humaine, sans que jamais vos acteurs en soient écrasés ? Cela m'avait déjà marqué dans le temps et la chambre. Je me souviens de Anouk Grimberg, si petite, si menue, faisant claquer des portes immenses, l'image que j'en ai gardé. Sans doute est ce parce qu'il n'y a rien de petit chez vos acteurs, sans doute parce qu'ils ont la puissance des grands rois. Ils sont rois, reines, empereurs, impératrices, de l'émotion.

Hier soir, après les larmes, je me suis sentis fatiguée comme si j'avais joué moi même la pièce, fatiguée mais aussi heureuse. Pas vidée, non, par l'émotion, au contraire remplie.

il y a quelques années, j'ai pris le risque inconsidéré de faire moi même une mise en scène de "Le Temps et La Chambre". Je voulais aller me frotter à ce texte, je n'étais pas tout à fait prête. J'ai conscience de mes réussites comme de mes échecs, mais j'ai tenté l'expérience, relevé le défi. Je l'ai commencé en aveugle, ne sachant pas bien quel était ce désir qui me prenait, je ne l'ai su qu'après. C'est étrange de penser que, bien que hantée par votre mise en scène, je ne me suis pas sentie écrasée par elle. Il y a cela dans votre travail, vous n'écrasez pas, vous sublimez. Vous ouvrez des portes et on a envie d'aller voir ce qu'il y a de l'autre côté, vous êtes source d'inspiration. Alors pour tout cela. Merci, du fond de mon cœur monsieur Chéreau. Je suis venue voir votre pièce, c'est un cadeau que l'on m'a fait pour mes quarante ans. Quel cadeau !